Jemâa el Fna ... I

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... ou la réunion des trépassés

La Koutoubia    Le tremblement    Le Sud    Les tourments    Les luttes    L'espoir    Sor Valentina    La Giralda    La liberté    La réunion ...

Avant-propos

Je soupçonne que l'idée pour écrire ce genre de livre germait inconsciemment dans mon esprit encore dans mon enfance, lorsque j'entendais ma mère raconter les faits inusités survenus dans son entourage.

Ma mère Maria, comme d'ailleurs ses parents et autres membres de sa famille, fut une fervente catholique pratiquante, mais en même temps elle était fascinée par la prédiction, l'occultisme et la réincarnation, dont les notions le dogme de notre Église Catholique Romaine passe plutôt sous silence.

À seize ans, Maria se fait prédire sa vie entière et croit fermement à cette «prophétie» jusqu'à sa mort, à soixante-dix-sept ans. Durant ses études à Varsovie elle participe à plusieurs séances du spiritisme, faisant «tourner les tables» et «danser les assiettes», et toute sa vie elle prête une oreille attentive aux chuchotement sur la réincarnation.

Moi, son fils aîné, j'étais toujours fasciné par son imagination, mais j'en ai beaucoup souffert aussi. La vie adulte de Maria était soumise à l'idée de l'accomplissement humain suprême dans la droiture absolue de l'esprit et de la chair. Elle était persuadée d'être le modèle pour ceux qu'elle a choisi… et j'étais son premier choix.

Ce livre est d'abord un hommage à l'imagination de ma mère. Elle m'a transmis cette vertu non seulement par les gênes, mais aussi par son comportement exigeant à mon égard.

Je voudrais aussi que cet écrit souligne mon statut particulier parmi ses quatre enfants. C'était moi qui devait la supporter moralement et matériellement, et ce depuis mon adolescence. J'étais son fils «réincarné» qui devait prendre soins d'elle en accord parfait avec son imagination.

Ce livre est composé de deux récits: le mien et celui de Maria. Le mien est réel et toutes les dates y sont véridiques. Je le raconte en troisième personne car c'est Krzysztof qui raconte les péripéties de Jan et de sa mère.

Quant au récit de Maria…, il est historiquement vérifiable et contient beaucoup d'éléments effectivement survenus durant sa vie «actuelle», mais sa vie ancienne n'appartienne qu'à elle…, et à Jan. 

Krzysztof Jan Serdakowski, en novembre 2001

 

Note: Le texte qui suit a été révisé et les fautes grossières et orthographiques ont été corrigées, mais il est possible que le lecteur exigeant y trouvera quelques manquements dans la concordance de temps, la ponctuation ou la syntaxe. La révision en profondeur de ce texte est en cours et les corrections finales seront appliquées sans délai. Merci pour votre patience.

 

Chapitre premier

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La Koutoubia

C’était le milieu de l’après-midi et la place Jemâa el Fna de Marrakech était bondée comme d’habitude. Maria et Jan, revenant lentement de leur promenade des souqs[1], s’arrêtèrent derrière une triple rangée de badauds formant un vaste cercle autour d'un charmeur de serpents. La plupart des spectateurs était d’origine locale, mais ici et là, on pouvait distinguer un couple ou un petit groupe de touristes.

Jan tapa sur l’épaule d’un grand berbère en jellaba[2] et demanda doucement:

-        S’il vous plaît, permettez à madame de s’approcher.

Le berbère se retourna et voyant les Françaoui[3], afficha un grand sourire:

-        Ahlah ou sahlan, soyez les bienvenus, répondit-il, et s'adressant à ses voisins, procura un peu d’espace.

-        Baraka laufik, merci beaucoup, murmura Jan, utilisant son vocabulaire d’arabe marocain.

Le charmeur, un homme d’âge moyen, moustachu et en turban, était assis sur un tapis multicolore et entouré de quelques paniers à couvercles. Autour de sa main droite, relevée au niveau des épaules, s’enroulait un cobra de taille moyenne, essayant de placer sa tête triangulaire dans l’ouverture du burnous. Entre les doigts de sa main gauche, située près du sol, glissait un autre serpent, qui semblait s'échapper en direction de la foule animée. D’un groupe voisin s'élevait le son aigrelet d’une flûte en terre, certainement pour mystifier un autre reptile et la galerie.

Maria regarda l’homme comme hypnotisée. C’était la première fois qu’elle sortait de sa Pologne natale. Elle était en train de vivre une aventure incroyable grâce à l’invitation de Jan. Chaque nouvelle expérience marocaine s’ajoutait à son propre «recueil» des Contes de Mille et une Nuits, et un étrange sentiment du «déjà vu» renforçait son émerveillement.

Elle contempla fascinée les contorsions fluides des serpents et les mouvements délicats du charmeur. Elle en oublia complètement l’odeur des corps mal lavés et remarqua à peine qu'un garçon devant elle, momentanément effrayé, lui marcha sur le pied en reculant.

-        Maman, nous devons continuer si nous voulons aussi visiter la Kasbah aujourd’hui, répéta pour la deuxième fois Jan, en se penchant vers l’oreille de sa mère.

-        Oui, bien sur, on y va, répondit Maria revenant à la réalité.

«C’est curieux, pensa-t-elle, on dirait que j’ai déjà assisté quelque part à des scènes similaires… Pourtant, je n’ai jamais quitté la Pologne avant ce périple.»

Ils marchèrent en silence vers la porte de Bâb Agnaou suivant la ruelle du même nom, toujours sous l’effet de la fameuse place, aussi ancienne et mystérieuse que la ville même de Marrakech. Le nom de Jemâa el Fna voulait dire «la réunion des trépassés» et serait donné à l'endroit à cause des impitoyables exécutions par lesquelles un khalifa du sultan punissait autrefois les intrigues ourdies contre lui. On y exposait, à l’occasion, les têtes des rebelles mis à mort.

Jemâa el Fna réunit tout le jour une foule, par instants très importante. La matinée est consacrée aux petits commerces: marchands de légumes, fruits, sucreries, remèdes, vannerie, petits restaurateurs ambulants et aux barbiers qui opèrent en plein air. L’après midi la place appartient surtout aux amuseurs de foules: conteurs, bouffons, lutteurs, acrobates, jongleurs, charmeurs de serpents, danseurs, musiciens chleuh, etc., formant ainsi des véritables théâtres populaires, et autour desquels, selon les goûts, le public fait cercle.

C’était le jeudi 27 février 1969, le début des festivités de l’Aïd el Kébir[4], qui coïncidait cette année avec la fête du Trône du roi Hassan II. Depuis ses débuts au Maroc, Jan profitait de chaque congé pour visiter ce pays enchanté. Ils arrivèrent hier de Kénitra, où Jan travaillait et habitait, pour quelques jours d’exploration touristique du Sud marocain.

À mi-chemin entre la place Jemâa el Fna et la porte Bâb Agnaou, Maria regarda à sa droite et s’arrêta soudainement. Jan stoppa également et suivit le regard de sa mère. À quelques centaines de mètres, éclairé par le soleil de fin d’après-midi, se dressait majestueusement la Koutoubia.

-        J’ai déjà vu un minaret semblable, balbutia Maria.

-        Mais non maman, c'est impossible, s’insurgea Jan. Tu l’as peut être vu dans un livre?

-        Non, ce n’était pas dans un livre. Je l’ai réellement vu, mais les maisons autour étaient différentes et … il n’y avait pas de boules dorées au sommet.

-        Excusez-moi, madame, monsieur; je ne comprends pas ce que vous dîtes, mais vous regardez dans la direction de la Koutoubia, s’éleva une jeune voix derrière eux. Il n’y a que trois minarets similaires dans le monde: Notre Koutoubia de Marrakech, la tronquée tour Hassan de Rabat et la Giralda de Séville.

Jan tourna la tête et aperçut un jeune marocain, de taille moyenne, vêtu sobrement mais proprement. Il voulait lui dire de s’en aller car il connaissait déjà ces «guides» marocains, surgissant de nul part et voulant accompagner les Françaoui pour leur extirper quelques dirhams. Mais le «guide» parla en premier:

-        Je vous demande pardon monsieur, mais je ne suis pas un de ces guides de rues qui ne regardent que vos poches. Je suis étudiant en classe terminale au lycée Descartes et le vrai guide de Marrakech. Voici ma carte. Je vous ai suivi depuis la place Jemâa el Fna et j’ai entendu monsieur parler un très bon français avec un fiacre.

Jan se tourna vers sa mère et lui expliqua en polonais les propos du jeune homme. Ensuite il ajouta:

-        Il veut nous servir de guide, mais il voudra aussi de l’argent et tu sais que je n’en ai pas beaucoup. Mon «Guide Bleu»[5] doit nous suffire.

Prenant sa mère par le bras et sans regarder le marocain il dit fermement:

-      Allons maman, le temps presse!

Maria ne savait pas quoi dire. Elle jeta un bref regard sur l'étudiant mais suivit Jan docilement. Après quelques pas elle dit doucement:

-        Dans mes souvenirs, je la vois, cette tour, par une fenêtre. Elle était tout près. Je le voyais souvent par cette fenêtre…, pendant longtemps.

-        Qu’est-ce que tu racontes maman? Tu a dû rêver, répondit Jan un peu exaspéré. Allons à la Kasbah.

 Le jeune marocain, qui les a suivi, s’interposa:

-        Monsieur, j’ai déjà terminé ma journée de travail et je rentrais à la maison lorsque je vous ai rencontré. Madame, votre mère, me paraît fascinée par un de nos plus grands trésors historiques, la Koutoubia, et vous voulez visiter la Kasbah, qui n’existe presque plus. Je vous raconterai leur histoire à ma façon, et vous me payerez ce que vous voulez, d’accord?

 Jan s’arrêta brusquement. Comment cet homme pouvait savoir que la dame était sa mère? Ils parlèrent polonais. Et puis la tentation était grande. Il regarda attentivement le guide et acquiesça:

-        D’accord, mais je n’ai que 10 dirhams à vous offrir.

 L’homme sourit, les invita à le suivre et en marchant, sans autre façon, commença son récit:

 «Je m’appelle Rachid, comme mon très lointain ancêtre, Rachid ben Ali, le fils illégitime d’Ali ben Rhaniya, le grand rebelle Almoravide. Mon ascendant Rachid était présent à Isbiliya[6], en 1184, lors de la proclamation du nouveau sultan Almohade Abou Youssef Yacoub, connu plus tard sous le nom de Yacoub El Mansour[7] et comme le plus grand bâtisseur de Marrakech et d'Isbiliya.

Depuis un certain temps, le père de mon ancêtre vivait sur l’île de Majorque, mais il était toujours prêt à se rebeller contre les Almohades si…, l’occasion se présentait. Après la défaite des troupes mauresques, face aux chrétiens, devant la ville portugaise Santarem et la mort du vieux sultan, il décida de mobiliser tous les ennemis des Almohades pour tenter de reprendre le pouvoir.

N’étant pas officiellement reconnu comme fils par Ali ben Rhaniya, Rachid n’avait pas d'accès à sa fortune. Il travaillait successivement chez divers artisans et habitait chez eux la plupart de temps. Mais lors d'une rare visite occasionnelle chez son père naturel, il entendit quelques bribes d'une conversation secrète entre lui et ses espions placés dans la cour des Almohades. Alors il comprit que le temps était arrivé pour lui de choisir son camp.

Il quitta la Majorque et arriva à Isbiliya quelques jours avant la proclamation du nouveau sultan. Il décida d’entrer dans le service de Yacoub, car on parlait beaucoup du retour de la cour royale à Marrakech, la ville qu'il rêvait de connaître.

L’occasion se présenta assez rapidement. Le nouveau sultan décida d’amener le corps de son père à Tinmel, un lieu saint pour les musulmans du Haut Atlas, et chercha les spécialistes embaumeurs afin de s’occuper de la dépouille durant le voyage. Rachid connaissait déjà les secrets de cet art et se présenta immédiatement. Il fut reçu et entra ainsi au service du nouveau sultan. Toutefois, il se garda de divulguer l’identité réel de son père naturel...»

 Rachid s’arrêta devant la Bâb Agnaou, une porte monumentale qui autrefois donnait l'accès à la Kasbah. Maria et Jan s’arrêtèrent aussi. Le soleil de fin d’après midi intensifiait la couleur d’ocre rouge, caractéristique de cette ville, et les ombres allongées soulignaient le relief du décor floral réparti autour d’un ornement en forme de coquille avec un superbe encadrement d’inscriptions en caractères coufiques[8].

 Jan initia une brève traduction du récit de Rachid, mais sa mère leva la main en disant:

-        J’ai presque tout compris; n’oublie pas que c'est moi qui t’ai initié au français. Et s’adressant directement à Rachid:

-        Continuez, s’il vous plaît.

 Rachid sourit et montrant le mur effrité de Bâb Agnaou, expliqua:

-        Autrefois sur ce mur étaient exposées les têtes de criminels qui offensèrent directement les sultans, tandis que sur la place de Jemâa el Fna serraient celles des criminels ordinaires.

 Tournant vers le passage à travers la vieille muraille, il entra sur la vaste place parsemée d’autres vestiges effritées de la Kasbah. Continuant de marcher il reprit son récit:

 «… Dès que le sultan et sa suite arrivèrent à Marrakech, les plans furent établis pour la Kasbah. Pas moins de 4000 artisans de tous les corps de métier furent requis pour son érection. Yacoub ne voulait surtout pas que cette résidence soit moins belle que la fameuse Médinet ez Zahra, fondée par l’Ommeyyade Abd er Rahman III près de Cordoue. La construction de la Kasbah débuta en 1185.

Mon ancêtre Rachid connaissait assez bien la fabrication et la pose de la céramique ornementale et graduellement entrait dans le cercle intime du sultan. Lorsque Yacoub décida de bâtir le minaret pour la mosquée de la Koutoubia, Rachid fut nommé superviseur d'azulejos[9] importés d’El Andalous[10]...»

 Rachid s’arrêta au milieu de l’ancien emplacement de la Dar el Khalifa - le palais de Yacoub el Mansour. Il se tourna vers la Koutoubia, dont les quatre boules dorées du lanternon étaient encore visibles grâce aux rayons du soleil couchant, et l’observa un instant en silence. Il poussa un profond soupir et tournant son regard sur Maria, remarqua:

-        C’est ici Madame, au palais du sultan, que se termina la belle carrière de mon ancêtre Rachid, mais sa fin tragique fut secrètement commémorée au sommet de ce minaret. Et, il continua:

 «… En 1189, les travaux de finition du minaret progressaient à vive allure sous la haute supervision de Rachid. Avec les années il était devenu le bras droit du souverain en matière de construction et d’embellissement de ses œuvres. Il avait l’accès illimité à tous les chantiers, mais aussi aux quartiers royaux les plus intimes.

Un soir, il arriva à la Dar el Khalifa pour s’entretenir avec le sultan à propos des dimensions de boules des prières qui devaient être installées sur le sommet du lanternon de la Koutoubia. Le sultan n'étant pas momentanément disponible, Rachid se promena sur le grand patio du harem royal.

Il se sentait observé par les multiples pairs d’yeux féminins à travers les grilles mauresques richement sculptées, mais ce n’était pas la première fois que cela lui arrivait. Cette fois-ci pourtant, il sentait quelque chose d'étrange. Une intensité très forte émanait d’un regard en particulier.

Il se retourna et aperçu une fenêtre entrouverte encadrant un visage féminin sans voile, dont les yeux profondément brillants le transperçaient littéralement. La fenêtre se referma aussitôt mais Rachid eut le temps de reconnaître Lalla Zohra, la première femme du sultan.

-        Allah Akbar[11], murmura-t-il, mais qu’elle est belle!

 Après l’entretien avec le souverain, Rachid retourna dans ses quartiers, dans l’aile est du palais royal. Cette nuit il se coucha tout seul, oubliant la visite promise à sa Aïcha préférée, sa première femme.

Trois jours plus tard, il se rendit dans le petit salon des quartiers d'Aïcha, mais ne l’eut pas trouvé. Pensant qu’elle finissait ses ablutions il s’assit sur un des nombreux futons recouverts de broderies fines rouge doré. Avant qu'il n'eut le temps de s’impatienter un rideau bougea et une silhouette de femme se faufila dans la pièce. Il vit tout de suite que ce n’était pas Aïcha. La femme s’approcha lentement; au dessus de son voile noire brillaient profondément les yeux uniques de…, Lalla Zohra. Rachid voulut se lever mais Zohra le retint d’un geste de la main. Elle se plaça devant lui, leva les mains et commença onduler ses hanches dans un rythme muet mais d’autant plus sensuel.

À partir de ce jour ces rencontres se répétèrent souvent, durant plusieurs mois. Rachid ne savait jamais à quel moment Zohra viendrait se substituer à une de ses femmes. Ils vivaient une passion muette et intense.

Mais, ce qui devait arriver arriva! Une nuit, durant le mois du Ramadan, alors qu'ils dormaient épuisés, deux gardes firent irruption dans la pièce et encadrèrent l’unique porte de sortie. Les hommes furent suivis par deux femmes voilées qui, s’approchant du lit, réveillèrent Lalla Zohra et l’emmenèrent à l’extérieur. Ensuite, les gardes saisirent Rachid et lui indiquèrent de s’habiller et de les suivre. Aucun mot ne fut prononcé durant cette opération, ni le silence nocturne du harem perturbée par un bruit quelconque.

Arrivé devant la porte de la salle du conseil, Rachid sentit ses jambes trembler. Il y étaient rassemblés les conseilleurs du sultan ainsi que le grand vizir. L'un des gardes entra dans la salle du conseil et referma la porte derrière lui. Il ressortit presque aussitôt en indiquant à Rachid d’entrer. Il le fit et se retrouva seul avec le sultan assis sur le trône. N’osant pas lever les yeux, Rachid se prosterna et attendit. Après un long silence il entendit la voix claire de Yacoub:

-        Ainsi, tu es le fils d’Ali ben Rhaniya, mon ennemi le plus féroce. Pourquoi tu ne me l’as pas dit?

 Rachid leva brusquement la tête, mais la baissa aussitôt; c'était un sacrilège de défier le regard du souverain.

Il ne s’attendait pas à cela. Il savait que son père fut tué durant la récente expédition armée du sultan au Maghreb Central, mais il ne s’attendait pas à ce que son secret de naissance soit un jour dévoilé. Yacoub poursuivit:

-        Je ne peux pas tolérer le fils de mon plus grand ennemi auprès de moi. Tu as trahi ma confiance et tu dois en payer le prix. Ta tête sera exposée sur le mur de Bâb Agnaou avec celle de ton père maudit et des autres traîtres!

 Abasourdi, Rachid senti ses jambes se dérober sous lui. Il tomba à genoux et balbutia:

-        Mon seigneur, je vous ai servi fidèlement pendant des années. Je n’ai jamais été d'accord avec les sentiments de mon père à votre égard. Je reconnais d'avoir pêché ces derniers temps, mais cela était plus fort que moi et…, pas seulement de ma faute…

 Le sultan l’interrompit brusquement:

-        Je ne sais pas de quel pêché tu parles… Il tapa des mains et lorsque la porte s’ouvrit dit à haute voix:

-        Que tout le monde entre!

 Le grand vizir et les autres membres du conseil entrèrent et occupèrent leurs places habituelles. Le sultan leva la main et montrant Rachid agenouillé prononça d’une voix solennelle:

-        Voici le fils d’Ali ben Rhaniya, traître et espion. Qu’il soit traité de la même façon que son père maudit.

 Un murmure traversa la salle et la surprise se lisait sur tous les visages. Mais la volonté de sultan ne se discute pas. Tous s’inclinèrent et prononcèrent à l’unisson:

-        Que ta volonté soit faite, ô descendant du prophète Mohammed, Allah Akbar!

 Les gardes saisirent Rachid et l’emmenèrent à l’extérieur.

 Le vendredi suivant, Lalla Zohra, assise dans une carrosse voilée portée par six esclaves noirs, passait par la porte de Bâb Agnaou en se rendant à la mosquée de la Koutoubia pour la prière solennelle. A travers la voile, elle aperçut un groupe de badauds observant quelque chose sur le mur et discutant à haute voix. Discrètement, elle entrouvrit le rideau et levant légèrement les yeux, vit, accrochées au mur, une dizaine de têtes humaines, hideuses, sanguinolentes, tuméfiées, déjà rongées par la vermine. Elle reconnut la tête de Rachid et celles de deux gardes qui vinrent l’arracher de son étreinte. Horrifiée, elle baissa le tissu et les larmes éclairèrent ses yeux, déjà profondément brillants.

Selon la vieille légende de Marrakech, Lalla Zohra offrit tous ses bijoux d’or pour le recouvrement de quatre boules de prière qui couronnent le lanternon du minaret de la Koutoubia…, pour se faire pardonner d’avoir mangé aux heures interdites durant le mois de Ramadan de l’année 1189. Afin de décourager les convoitises, des génies auraient été commis à la garde de ce trésor et de graves accidents seraient survenus à ceux qui auraient tenté de l’enlever ou même de l’approcher.»

 La nuit tomba rapidement et il faisait presque noir lorsque le trio arriva près de la voiture de Jan, stationnée non loin de la place Jemâa el Fna. Maria fut émerveillée par le récit de Rachid. Avant de monter dans la voiture, elle demanda à Jan en polonais:

-        Donne lui plus que promis, il m’a fait revivre une histoire que je connaissais déjà. Je l’ai déjà entendu quelque part…, il y a longtemps.

 Jan regarda sa mère de travers, mais lui aussi était excité par la légende de Rachid. Il est rare de rencontrer un guide avec autant d’imagination. Et se tournant vers le jeune homme il dit:

-        Nous avons bien apprécié votre compagnie et votre récit. Voici vingt dirhams au lieu de dix promis, mais dites-moi, est-elle vraie votre histoire? Comment connaissez-vous autant de détails, des temps aussi éloignés?

 Un grand sourire éclaira le visage de Rachid et il dit fièrement:

-        C’est l’histoire de mon ancêtre. On la raconte dans notre famille de père en fils et il fut toujours un descendant mâle pour préserver ce récit intact. Merci beaucoup pour l’argent, cela m’aidera pour la continuation de mes études.

 Il hésita un moment, puis, en se tournant vers Maria, dit avec une certaine insistance:

-        Excusez-moi, Madame, mais je vous ai un peu observé durant mon récit. Vous réagissiez comme si vous aviez déjà vécu parmi les musulmans. Êtes-vous déjà allée dans un pays de notre religion?

 Maria ne comprit pas complètement et et se tourna vers Jan qui traduisit l’essentiel, puis elle répondit:

-        Euh… non…, mais votre histoire m’est familière… En fait, c’est la première fois que je me trouve à l’extérieur de mon pays natal, la Pologne…

 Elle voulait ajouter quelque chose, mais ne dit rien. Rachid leur souhaita une bonne nuit et disparut dans la pénombre.

 

Chapitre deuxième

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 Le tremblement de terre

Maria et Jan retournèrent à leur hôtel, situé dans le quartier de Marrakech Guéliz, à l’intersection du boulevard Mohammed V et du prolongement de l’Avenue Yacoub el Mansour. «La Renaissance» était un hôtel de trois étoiles, un souvenir de l'époque coloniale tenu par une française d'un certain âge.

Avant d'aller se coucher, ils dînèrent sur la terrasse du dernier étage, d’où ils pouvaient contempler le splendide panorama nocturne de Marrakech. Au loin, vers le sud-est, brillaient les boules dorées de la Koutoubia.

Vers vingt-deux heures, ils regagnèrent leur chambre au premier étage. Dans la vaste pièce il y avaient deux lits solides placés à l’angle droit dans un coin, et une énorme armoire dans le coin opposé. Au milieu trônait une table entourée de quatre chaises visiblement provenant du même atelier. Sous la table s’étendait un tapis marocain aux motifs locaux. L’ensemble était agréable mais un peu lourdaud, rappelant l’ameublement médiéval espagnol. Une petite salle de bain était confinée derrière une demie cloison dans le troisième coin, celui-ci opposée à la porte d’entrée.

Maria était fatiguée et rêvait de se mettre au lit le plus rapidement possible. Toutes ces émotions eurent raison de son énergie et demain ils devaient se lever très tôt pour pouvoir franchir l’énorme chaîne des montagnes du Haut Atlas et pénétrer dans le mystérieux Sahara avant le coucher du soleil.

Jan était également fatigué, mais avant de se coucher, il consulta le volume du Guide Bleu sur le Maroc pour vérifier les faits historiques racontés par Rachid. Il feuilleta aussi un livre récent de l’édition française Hatier, intitulé: Histoire du Maroc. Il trouva, dans les deux volumes, l'essentiel de l'information historique confirmant le récit de Rachid. Excité, il voulut faire part de ses trouvailles à Maria mais elle avait déjà les yeux fermés et semblait dormir. Il éteignit la lumière et s’endormit à son tour.

Leur sommeil fut de courte durée. Aux alentours de deux heures et quart une secousse tellurique importante secoua le Maroc et une grande panique s'empara de la population entière du Royaume. Ce ne fut pas la force du tremblement qui sema le désordre, mais plutôt la coïncidence avec l’anniversaire du tremblement meurtrier d’Agadir, survenu jour pour jour et heure pour heure neuf ans auparavant. Ce désastre-là, en quinze secondes, tua quinze mille personnes et anéantit une majeure partie de la ville.

Mais, le nouveau tremblement fut surtout perçu comme la punition qu’Allah infligea au Royaume et à son sultan Hassan II, qui décréta que l’Aïd el Kebir sera fêtée cette année en une seule journée, au lieu de trois traditionnellement accordées au peuple.

Maria se réveilla la première. Elle ressentait encore une fois quelque chose du déjà vécu. La chambre tanguait, tout comme le lampadaire de la rue projetant de la lumière par la fenêtre. Son lit se retrouva tout près de la table, et l’armoire renversée glissa jusqu'à la demie cloison de la salle de bain. Un coin du lit de Jan alla frapper la porte d’entrée et l'ouvrit complètement. L’assourdissant bruit remplissait toute la pièce. C'était comme si des énormes pièces de métal claquaient les unes contre les autres.

Maria se leva difficilement et, heurtant le mobilier en mouvement, s’approcha du lit de Jan. Le voyant immobile et couché en travers du lit secoua son bras et cria paniquée:

-        Jan, dépêchons nous de sortir car il sera encore trop tard!

Au même moment le bruit cessa et Jan ouvrit les yeux. Il entendait déjà le tumulte des gens dévalant l’escalier et le couloir de l’hôtel, mais ne réalisait pas encore ce qui se passait. Soudain, il reconnut le visage de sa mère penché au dessus de lui et sauta du lit:

-        Qu’est-ce qui se passe?

-        Dépêchons nous de sortir car il sera encore trop tard! La terre tremble comme autrefois!

Il était impossible de trouver un objet dans la chambre dévastée. Ils sortirent sans leurs lunettes, en robes de chambre, et s’arrêtèrent au bord du trottoir, tout près d’un groupe de personnes vêtues de la même façon. Les ruelles avoisinantes étaient encombrées d'individus courants dans tous les sens. Les voitures remplies de passagers arrivaient face à face et ne pouvant pas continuer déversaient leur chargement humain sur l’asphalte. Les gens sautaient des étages supérieurs et leurs cris de douleur se mêlaient au brouhaha de la foule surexcitée. Il n’était pas rare de voir courir les gens complètement nus, sans qu’ils, ou elles, ne réalisent leur état.

Maria et Jan demeuraint debout sur un petit espace dégagé, entourés d’une dizaine d’autres résidants de l’hôtel. Jan, déjà complètement réveillé, demanda à haute voix:

-        Combien de fois la terre a tremblé?

-        Deux, répondit un homme trapu.

-        Dans ce cas, s’il n’y a pas de troisième secousse dans le trente minutes après la deuxième, le tremblement de terre est terminé!

Jan dit cela avec tant de conviction qu’un soulagement palpable se fit sentir dans le petit groupe. Une dame, se présentant comme la propriétaire de l'hôtel, s’approcha de Jan et demanda:

-        Qu'est-ce que vous savez au sujet de ces trente minutes?

-        Oh, j’ai lu un article dans une revue traitant des phénomènes naturels. L’auteur semblait assez certain de ce qu’il avançait mais je ne me souviens pas le nom de cette revue.

Maria ne disait rien. Elle se tenait un peu à l’écart et tremblait visiblement. La propriétaire de l’hôtel l’aperçut et demanda:

-        Avez-vous froid madame?

-        Oui, un peu…, et j’ai laissé mes lunettes dans la chambre et je vois mal sans lunettes… En se tournant vers Jan elle poursuivit en polonais: Maintenant je sais que je sois en train de vivre une autre fois. Mon ancienne vie s’est terminée dans un tremblement de terre et cela eut lieu dans une ville qui a une tour semblable à celle que nous avons vu hier. Mais je n’étais pas née dans cette ville, ni même dans le pays où se trouve cette ville. J’y étais amenée de force, d’un autre, qui ressemblait beaucoup à la Pologne. Maintenant, si je commençais à raconter, je pourrais peut être me rappeler de nombreux événements qui ont eu lieu durant mon ancienne vie…

Jan demeura immobile un instant. Il regarda autour de lui et s’adressa à la propriétaire de l’hôtel:

-        Je pense que les trente minutes se sont écoulées; nous retournons à notre chambre pour nous réchauffer et nous reposer des émotions de cette nuit.

La femme protesta mais Jan pris sa mère par le bras et ils entrèrent dans l’immeuble, grimpèrent à l'étage et arrivèrent dans leur chambre. Jan laissa le mobilier en désordre; il poussa seulement un peu son lit afin de pouvoir fermer la porte, retrouva leurs lunettes, heureusement intactes, et ramassa leurs vêtements éparpillés. Ils s’installèrent sur le lit de Maria et elle commença à parler:

"Une fois, je suis née en 1735 sous le signe de Lion, comme dans la présente vie, dans un imposant manoir érigé à la lisière d’une forêt dense et profonde et une rivière était visible de ma fenêtre. Mon père, un noble, était l’administrateur d’un vaste domaine appartenant au grand seigneur du pays, dont l’un des châteaux, Ostróg, se trouvait à l’ouest du manoir, à une journée à cheval. C’était un magnifique château avec deux tours érigé sur un étroit rocher, élevé et difficilement accessible.

Je grandissais heureuse, entourée des êtres gentils et dévoués. Très tôt j’appris de monter à cheval. Déjà à l’âge de sept ans je dévalais sans selle les collines avoisinantes et sautais par dessus des petits ruisseaux.

À huit ans je vis le château d’Ostróg pour la première fois. Nous y allâmes pour ma première communion et la cérémonie se déroula dans la très belle chapelle du château. Je fus impressionnée par la splendeur du lieu, mais surtout …, surtout, par l'histoire tragique de son ancienne résidente et héritière, Halszka z Ostroga. Nous étions plusieurs filles des nobles du voisinage à recevoir la première communion ce jour-là.

Après la cérémonie et le déjeuner, nous dûmes faire la sieste dans une salle du quartier féminin du château. La plupart des filles avait déjà entendu parler de Halszka et nous suppliâmes la dame de compagnie - chargée de nous surveiller - de nous raconter cette histoire. Elle hésita, mais finalement céda et s’asseyant sur un des lits raconta:

«Il y a environ deux siècles vivait dans ce château la petite fille du roi de Pologne Zygmunt Stary[12]. Elle s'appelait Halszka, était jeune, très belle et l’unique héritière de l’immense fortune amassée par ses ancêtres. Toute la jeune noblesse masculine du pays et même les jeunes princes des cours royales étrangères se pressaient aux portes d'Ostróg en lui faisant la cour.

Un des prétendants les plus déterminés fut Dymitr Sanguszko, un jeune homme de 24 ans et le futur héritier de Sławuta…, et elle ajouta:

-        Ce domaine est actuellement administré par le père de notre petite Maria, ce disant elle m'adressa un regard entendu, suivi par la plupart des filles.

… En constatant qu’il n’avait pas beaucoup de chances d’être accepté, Dymitr attaqua le château «manu militari»[13], obligea Halszka à l’épouser…

-        dans la même chapelle où vous avez reçu votre première communion aujourd’hui, ajouta-t-elle à nouveau.

…et l’emmena à l’étranger.

Bien entendu, le roi ne pouvait pas tolérer une telle offense. Il ordonna la poursuite du couple et condamna Dymitr à la mort et l’infamie. Le jeune homme fut chassé et tué par Marcin Zborowski, un autre prétendant à la main et fortune de Halszka. Mais lui non plus n’obtint pas de récompense. Pour avoir commis une action violente sur le territoire étranger, il fut saisi par les autorités locales et emprisonné.

Halszka, ramenée à Ostróg, fut aussitôt remariée à un influant vieillard de Szamotuły, Łukasz Górka. Ce dernier n'avait aucun sentiment pour sa jeune femme, seule sa fortune l'intéressait. Pour éviter d’autres intrigues et attaques, il l'enferma dans une tour de son château et la contraignit à porter en permanence un masque de fer sur le visage.

La pauvre resta enfermée durant quatorze années et mourut à moitié folle. Depuis, la tour du château de Górka à Szamotuły devint un lieu hanté de l’esprit de la malheureuse, qui y revient constamment avec une bougie à la main. Halszka fut enterrée ici, à Ostróg, et de temps à autre son fantôme y apparaît aussi.»

 Cette histoire marqua mon enfance. Je revenais souvent à Halszka dans mes pensées et mes rêves. Un soir, quand j’avais déjà quatorze ans, j’entendis au travers la porte mal fermée une discussion sur la réincarnation. Mes parents discutaient avec mon oncle Stanisław, prêtre et frère de ma mère. La discussion attira mon attention car le nom de Halszka fut prononcé. Ma mère demanda à son frère: 

-        Que penses-tu du retour sur terre de l’âme de Halszka z Ostroga? On chuchote beaucoup de choses dans la région à propos de ses apparitions. Son corps peut-il aussi revenir?

 Mon oncle songea un long moment avant de répondre:

 -       Je suis le prêtre catholique et selon nos dogmes, nous reviendrons tous sur la terre un jour, ressuscités, mais officiellement nous ne discutons pas des sujets touchant à la réincarnation. Je dois avouer, toutefois, que j’en ai déjà discuté avec un pasteur protestant et il m’a dit des choses troublantes. Selon ce dernier il y a trois niveaux dans l’au-delà: le Royaume du Bonheur, la Roue du Destin et le Royaume des Ténèbres. Nos âmes se dirigent dans l’un de ces trois hauteurs. Jésus est venu sur la terre pour apprendre aux mortels à se débarrasser des attaches terrestres et il invite tout le monde dans son royaume, celui du Bonheur. Jésus et son père tout puissant aiment tous leurs enfants et permettent à ceux qui ne se plaisent pas dans leur Royaume de revenir sur la terre et revivre leur vie, mais les individus qui renaissent doivent mourir à nouveau. Entre la mort et la nouvelle naissance ils se retrouvent sur la Roue du Destin avec les indécis qui ne savent pas quoi faire. Bien entendu, tous ceux qui ont choisi le Royaume des Ténèbres ne sont jamais réincarnés, car ils se dévorent les uns les autres. Selon cette théorie, Halszka, n’étant pas satisfaite de sa première vie, mais aussi n'étant pas décidée de la revivre, se trouve quelque part sur la Roue du Destin et tourne en rond…, mais, pour l’amour de Dieu, ne répétez à personne ce que je viens de vous dire!

 Le monologue de mon oncle Stanisław entra profondément dans mon esprit et sa teneur se confirma lorsque je quittai la vie terrestre la dernière fois…"

 Maria arrêta de parler et son regard se tourna vers la fenêtre. La clarté du jour revenait rapidement et les rayons dorés du soleil illuminèrent la chambre dévastée. Machinalement, Jan regarda l’heure mais sa montre n'était pas sur son poignet. Revenu à la réalité, il la trouva par terre, intacte, et constata qu’il était déjà près de six heures. Se tournant vers sa mère, toujours plongée dans son «rêve», il dit doucement:

-        Maman, il faut partir, nous devons traverser les montagnes le plus rapidement possible. 

-        Oui, oui…

 Ils ramassèrent rapidement leurs affaires et descendirent au rez-de-chaussée. Le hall d’entrée était bondé. Tout le monde voulait partir en même temps et la majorité de clients réclamait le remboursement des chambres payés à l'avance. Bousculé de toutes parts, Jan reprit leurs passeports et ils quittèrent «La Renaissance» désorganisé.

 

Chapitre troisième

Avant-propos    La Koutoubia    Le tremblement    Les tourments    Les luttes    L'espoir    Sor Valentina    La Giralda    La liberté    La réunion ...    Haut de page

 Le voyages vers le sud

 À la sortie de Marrakech, en direction de Ouarzazate, Jan remarqua un petit café ouvert et ils s’y arrêtèrent pour prendre un bon café au lait et quelques croissants croustillants. Maria était toujours plongée dans ses pensées et ne parlait presque pas pendant le petit déjeuner; ils reprirent la route rapidement. Le temps était magnifique et le soleil ne disparut que temporairement à plus de 2000 mètres d’altitude, aux environs du col de Tizi'n Test, le second plus haut point routier du Haut Atlas marocain.

 Ils s’arrêtèrent à Ouarzazate pour acheter quelques provisions et trouver une chambre pour la nuit. Mais ils n’étaient pas les seuls à vouloir profiter du congé de l'Aïd-el-Kébir pour visiter le Sud Marocain. Toutes les chambres disponibles étaient déjà réservées. Résignés, ils mangèrent au bord de la route et continuèrent à Agdz, le grand ksar[14] et village situés à l’entrée de la grande vallée de l’oued[15] Drâa et au pied du jbel[16] Kissane.

 L’autorité suprême du bled marocain est concentrée entre les mains du caïd, le gouverneur local. Celui de la région d’Agdz occupait la meilleure partie du ksar, une ancienne forteresse bâtie en pisé[17] et défendue par des murailles auxquelles étaient intégrées les maisons, aussi en pisé, couvertes en terrasse, décorées d’arcades, de balustrades à jour, hérissées de tourelles carrées à créneaux. Un étroit chemin caillouté, à une forte pente, conduisait en serpentant à l’entrée du ksar. Près de la porte d’entrée, flanquée par deux grandes tourelles couleur ocre rouge à créneaux blanc immaculé, se trouvait une petite guérite. À l’approche de la voiture, un jeune gardien armé en sortit, ordonna l’arrêt et demanda le but de leur visite.

 Du haut, s’étendait un panorama fantastique. Parmi les sables et roches d’une ocre splendide, se distinguait un ruban bleu brunâtre du fleuve, bordé de champs cultivés et comprenant les trois étages de végétations habituels aux oasis sahariennes. Sur les berges du Drâa, l’orge, le maïs, les légumes et l'henné sont récoltés; sur les terrasses moyennes sont cultivés les arbres fruitiers, grenadiers, amandiers, pêchers, pruniers et vigne; sur le rebord du plateau, profondément entaillé par le fleuve, on rencontre des palmiers produisant les dattes boufeggous, très appréciés, ainsi que des tamaris à galle tannante.

 Maria et Jan eurent amplement le temps d'admirer ce magnifique paysage en attendant devant l’imposante entrée du ksar. Leur unique possibilité pour trouver un gîte pour la nuit prochaine était entre les mains du caïd, sinon, il faudra retourner à Marrakech en retraversant le Haut Atlas dans l’obscurité. Après plus d'une heure d’attente, la porte d’acier s’ouvrit et un pittoresque homme bleu[18] apparut. Il s’adressa à Jan en parfait français:

-        Monsieur le Caïd consent pour vous héberger la nuit prochaine. C’est une exception, mais deux de nos chambres pour invités sont vacantes et vous êtes originaires du pays que Monsieur le Caïd connaît très bien. Entrez donc et soyez les bienvenus!

 La porte s’ouvrit et Jan entra sur un vaste patio rectangulaire, entièrement clos par des hautes bâtisses dont les façades percées d'arcades abritaient un passage longeant une multitude d’entrées. Tous les murs, comme les tourelles d’entrées, étaient de couleur ocre rouge et couronnés de blanc immaculé dans leurs parties supérieures.

 Un garde montra à Jan l’emplacement pour sa voiture et dès qu’ils en sortirent, les invita à le suivre. Ils traversèrent la cour, puis un couloir et entrèrent dans une vaste pièce mal éclairée, car la seule source de lumière étaient deux petites fenêtres donnant sur le passage aux arcades. Le garde les conduisit devant un berbère en burnous et turban assis derrière un massif bureau en bois. Leurs passeports s'étalaient devant lui; l’homme les invita à s’asseoir et salua gentiment:

-        Soyez les bien venus, Monsieur, Madame. Je suis le secrétaire de Monsieur le Caïd. Veuillez, s’il vous plaît, remplir les formulaires d’invités, ensuite Ahmed vous conduira à votre chambre. Madame est la mère de Monsieur, si j’ai bien compris, n’est-ce pas?

-        Oui, répondit Jan.

-        Dans ce cas nous vous donnons une seule chambre, mais avec deux lits bien entendu. Monsieur le Caïd vous invite à prendre avec lui un thé à la menthe[19] avant le repas du soir. Ahmed ira vous chercher dans votre chambre. Je garderai vos passeports jusqu’à votre départ demain matin. Les Français nous ont laissé beaucoup de bureaucratie et il y a plusieurs fiches à remplir.

 Le berbère se leva et lança quelques phrases gutturales en direction d'Ahmed. Jan remercia le secrétaire de l’accueil et ils quittèrent le bureau en suivant le garde. Ils ressortirent sur la cour, la retraversèrent et entrèrent dans un autre couloir sombre. Cette fois, ils marchèrent plus longtemps et changèrent deux fois de direction avant de s’arrêter devant une porte rustique en bois, dont Ahmed ouvrit avec une énorme clef.

 La chambre était petite et sombre. Elle ressemblait à un dortoir de moine dans un monastère, ou celui de soldat dans une caserne. La lumière provenait d’une seule petite fenêtre située très haut, sur le mur opposé à la porte. On ne pouvait pas regarder dehors. Adossés au mur se trouvaient deux lits en bois disposés étroitement en parallèle, dont les minces sommiers étaient recouverts des draps de lin et des couvertures grises, genre militaire. Une deuxième, pliée, reposait près de chaque oreiller en forme d’un long sac circulaire. À gauche de la porte d'entrée se trouvait une petite table surmontée d'un bassin émaillé blanc. Près de la table, par terre, il y avait une cruche en céramique remplie d’eau. À droite, trônait un volumineux pot de nuit en porcelaine bleue. Mère et fils déposèrent leurs petits sacs de voyage près des lits et s’allongèrent presque simultanément. Ils étaient  fatigués du voyage et la nuit blanche se faisait sentir de plus en plus.

 Jan fut réveillé par le froid. Un rêve bizarre s'éloigna à moitié lorsqu’il ouvrit les yeux. Il faisait noir et il ne savait pas où il était. Il avait encore l'impression de se trouver près d’une porte mal fermée et d'écouter les voix venants de l’autre côté, et qu’il devait s'enfuir rapidement car quelqu’un se leva et s’approchait de cette porte…

 En ce moment il entendit la voix éveillée de sa mère:

 "… Et je dus me sauver rapidement car quelqu’un se leva de l’autre côté de la porte et s’approchait d’elle. Je rentrai dans ma chambre, toute bouleversée, sachant - je ne sais pas comment -, que ce que venait de dire mon oncle Stanisław aura un grand impact sur mes vies…"

 La voix de Maria s’éteignit momentanément, puis elle dit d’une voix tremblante:

-        J’ai froid Jan…, et soif aussi.

 Jan retourna finalement à la réalité. Ils étaient dans le Sud marocain, à Agdz, dans le ksar du caïd et il faisait nuit. Il se leva et regarda sa montre. Les aiguilles fluorescentes étaient réunies sur une heure: il était donc une heure cinq du matin. Il se leva et retrouva son sac de voyage. Il en sortit une bouteille d’eau minérale et un petit gobelet en plastique, il donna à boire à sa mère et but quelques gorgées lui même. En silence, ils étalèrent les couvertures et se glissèrent en dessous, sans se déshabiller. Ils étaient allongés depuis déjà quelques minutes, lorsque Maria dit doucement:

-        J’ai entendu frapper à la porte à un moment donné, mais je ne savais pas quoi répondre et toi, tu n’as pas réagi. Après deux autres coups la personne s’est éloigné…, et je me suis rendormie.

 Avant que Jan ne puisse répliquer, elle reprit son récit interrompu dans la chambre dévastée de l’hôtel de Marrakech:

"… Mon ancienne vie continua d’être agréable et paisible. Quand j’avais douze ans, mon père engagea un précepteur qui vint s’installer au manoir. Il nous enseignait le latin, le grec et le catéchisme. Je dis à nous, car nous étions trois étudiants: une autre adolescente de mon âge et un garçon du voisinage. La fille s’apellait Lusia et était la fille d’une parente éloignée qui résidait chez nous, et le garçon s’appelait Iwanek et était le fils de Wasylko, notre «ataman»[20], comme nous l’appelions.

La personnalité de Wasylko me fascinnait. Il était dans la trentaine avancée, beau, mince et portait une moustache dont il prenait un grand soin. Son seul défaut étaient ses jambes, visiblement courbées, le résultat de sa vie presque entièrement passée à cheval. Mais quel cavalier il était! Je me sauvais souvent de la maison pour observer les manœuvres de son détachement dans les champs au bord du fleuve.

Mais la manœuvre qui m’inspirait le plus, était son «entrée» à l’écurie du manoir. La porte de l’écurie était basse, seul le cheval sans cavalier pouvait y entrer, pourtant Wasylko y entrait sur sa monture…, ou devrais-je dire en dessous d’elle. Il s’approchait au galop et juste avant franchir la porte glissait sous le ventre de l’animal, ainsi évitant que son corps ne s’écrase contre la grande poutre surplombant l’embrasure.

Au début du printemps 1750, dans ma quinzième année d’existence, je croisais Wasylko de plus en plus souvent. Il commença à venir chercher son fils au manoir après les leçons, même si auparavant Iwanek retournait tout seul à la maison. Il se présentait désormais personnellement, avec trois de ses cossacks, pour escorter notre carrosse lorsqu'on allait à l’église de Sławuta le dimanche, même si auparavant il envoyait toujours un de ses lieutenants.

Au début de l’été, sa mère avec qui il vivait, sa femme et la mère d’Iwanek était morte depuis longtemps, invita Lusia et moi pour un pique-nique du village. Vers midi, Wasylko vint nous chercher avec une petite voiture tirée par deux chevaux et appelée bryczka[21]. Durant tout l’après-midi, nous jouâmes et sautâmes avec les jeunes du village, mais Wasylko n'était jamais loin et plusieurs fois je sentis sur moi son regard intense.

Je montais souvent à cheval et, malgré l’interdiction formelle de mon père, je m’éloignais fréquemment du manoir. Un jour, en longeant la lisière de la forêt au bord de la rivière, je fus surprise par l’apparition soudaine de Wasylko. Il était tout seul et montait sa magnifique jument Kalinka. Je m'approchai et voulus le passer sans m'arrêter, mais il tourna son cheval en travers le sentier et dit:

-        Veuillez me pardonnez, mademoiselle; je vous ai suivi pour vous protéger. Il est très imprudent de s’éloigner toute seule et si loin du manoir. Il y a tellement d'étranges individus dans les parages… Je ne dirai rien à Monsieur votre Père, mais revenons maintenant, il commence à se faire tard.

Je poussai un soupir de soulagement. Il y avait quelque chose d’inquiétant dans le comportement de Wasylko et sa présence me faisait trembler intérieurement. Lors du retour au manoir nous n’échangeâmes aucune parole.

Vers la fin de l’été, après dożynki[22], la mère de Wasylko organisa un autre pique-nique. Wasylko envoya la bryczka et l’escorte, mais ne vint pas nous accompagner lui-même. Contrairement au déjeuner du printemps, il fut invisible durant tout l'après midi; il n'apparut que lors de notre départ. Il montait sa Kalinka, était seul et tenait un autre cheval sous selle par la bride. C'était Kasztan, un jeune étalon appartenant à un de ses cossacks. Je montais ce cheval quelques fois et j’adorais sa douceur, son obéissance, mais aussi sa témérité. C’est avec lui que j'apprisse d’entrer au galop dans notre écurie à travers la basse porte. Évidemment, mes parents n’en savaient rien.

Sans songer aux éventuelles conséquences de mon geste, je demandai à Wasylko la permission de monter Kasztan et de faire le chemin de retour à cheval. Il acquiesça rapidement, disant qu’il le ramène à l'étable du manoir après l’avoir ferré dans la forge du village, et que ses compagnons sont tellement soûls qu’il valait mieux les laisser dormir.

Nous partîmes tous ensemble, mais la bryczka avec Lusia et Iwanek, qui prit la place du cocher, nous distança rapidement. Iwanek faisait «les yeux doux» à mon amie et mon absence sur la bryczka l’arrangeait certainement. À mi-chemin entre le village et le manoir, lors de la traversée d'une demi-enclave de la grande forêt, mon destin se joua.

Lorsque nous traversions au trot une petite clairière, quatre cavaliers surgirent de nul part et s’arrêtèrent brusquement. C’étaient les cossacks de notre «ataman», prétendument soûls et endormis. Wasylko jappa quelques ordres rapides en ukrainien et deux cossacks m’entourèrent étroitement, m’arrachèrent la bride et forcèrent Kasztan à quitter le chemin et s'enfoncer dans la forêt.

Les cossacks allaient vite et je dus me pencher fortement, parfois même me coucher sur la crinière du cheval pour éviter d’être fouettée par les branches. Au début, je pensais que c’était une de ces surprises, auxquels Wasylko s’adonnait occasionnellement, mais à la tombée de la nuit nous continuâmes toujours et l'angoisse commença à m’envahir.

Tard dans la nuit nous nous arrêtâmes dans une autre clairière. La nuit était sans lune et je ne voyais pratiquement rien autour de moi. Un des cossacks me fit descendre et me conduisit à la porte d’une chaumière. Il l’ouvrit et me poussa à l’intérieur. La pièce était éclairée par une bougie et une vieille femme habillée en paysanne s’approcha de moi et tenta de me prendre par la main. Instinctivement je reculai, mais la femme se rapprocha encore plus et d’une voix rauque me dit en ukrainien:

-        N’aie pas peur, mon cœur. Personne ne te fera de mal ici. Moi, Prakseda, je veillerai sur toi.

Je regardai autour de moi. L’intérieur était relativement spacieux. Au milieu se dressait une table rustique flanquée de deux bancs pouvant asseoir jusqu’à trois personnes chacun. Dans le coin droit, je pus distinguer la forme épaisse d'une poêle ukrainienne en terre cuite, blanchie à la chaux, dont la partie basse servait à la préparation des repas et l’on dormait sur la partie supérieure. À gauche était visible une ouverture, partiellement couverte par une peau d’ours, percée dans une cloison construite de branches. La chaumière n’avait pas de fenêtres. Je sursautai en sentant une main sur mon épaule. Prakseda m’indiqua le banc et s'approcha de la poêle. Elle en sortit une jarre remplie de barszcz[23], la mise sur la table et me tendant une cuillère en bois, dit: 

-        Mange un peu, mon cœur, ensuite tu pourras dormir sur la poêle, à ma place. Moi, je dormirai dans l’autre pièce, sur la peau d’ours.

J’étais déjà allongée lorsque Wasylko entra dans la chaumière. Il enleva sa papaszka[24], demanda à Prakseda de sortir et s’approchant lentement de la poêle commença un longue monologue: 

-        Je suis vraiment désolé de vous violenter de cette façon, mademoiselle Maria, mais je n’ai pas le choix. À Kiev mes camarades cossacks se sont à nouveau soulevés contre nos oppresseurs et une nouvelle fois nous réclamons nos droits séculaires à la liberté. Je dois les rejoindre le plus rapidement possible. Je vous ai pris avec moi car je vous aime de tout mon cœur, et cela depuis longtemps…, mais je sais que Monsieur votre Père n’aurait jamais consenti à notre mariage… Ne craignez rien, je suis civilisé et j’attendrai que le prêtre orthodoxe de Kiev nous marie…

Il attendit quelques instants, mais je demeurais muette. Il fit quelques pas, s’arrêta de nouveau et relevant la tête fièrement continua: 

-        Je viens d’une famille noble et ancienne qui serve fidèlement le Hetmanate[25] depuis longtemps. Mon grand père était le starszyna[26] et bras droit du hetman Mazepa[27] et mes ancêtres possédaient des importants domaines près de Kiev. Mais nous dûmes nous disperser après la défaite de Połtawa, en 1709. Mon père s’engagea au service du compte Sanguszko et s’installa à Sławuta, où je suis né. Il quitta la maison en 1734 pour rejoindre le premier soulèvement des Haïdamacks et, … il n’est jamais revenu; j’avais votre âge à l’époque. Maintenant, c’est à moi de répondre à l’appel, mais je ne pouvais pas partir sans vous. Vous êtes un cossack dans l’âme; vous montez mieux à cheval que le meilleur de mes hommes; vous êtes pour moi et je suis pour vous!…

Wasylko s’arrêta de nouveau, attendit un long moment, mais ne recevant aucune réponse de ma part, s’inclina, remit sa papaszka sur la tête et sortit de la chaumière. Le mots prononcés par le cossack résonnaient encore dans ma tête lorsqu'une comparaison traversa mon esprit: «Ainsi je suis Maria ze Sławuty, une autre version de Halszka z Ostroga».

Je ne sais pas si j’avais peur en ce moment-là. C'était plutôt une sorte d’excitation, de fierté même, que de penser, que moi aussi je serai l’objet d’une légende et que les jeunes filles des générations futures écouteront mon histoire avec l'émotion et l'haleine courte.

Le lendemain nous partîmes avant l'aube. Prakseda me donna des vêtements d’homme, m’aida à me changer et reprenant ma robe déchirée l’emporta immédiatement dans l’autre pièce. Lorsque Wasylko vint me chercher, elle le demanda de s’approcher de moi et se signant trois fois à la manière orthodoxe, prononça solennellement:

-        Que le Dieu tout puissant vous protège, mes enfants. Vous êtes fait l’un pour l’autre!

Je sentis le regard brûlant de Wasylko, mais l'ignorant complètement je sortis rapidement de la chaumière. «Mon» Kasztan était tout près, prêt à monter. Dès que je fus en selle, Wasylko monta sa Kalinka, s’approcha et dit:

-        Tout ira bien si vous ne tentez pas de vous évader. Dans quelques semaines vous me remercierez d’avoir pris cette décision. Suivez-moi maintenant!

Sans attendre ma réaction il tourna le cheval et disparut dans la nuit. Deux cossacks m’entourèrent et l’un fouetta sauvagement Kasztan. Le cheval sauta nerveusement et commença à tourner. L’autre cossack le retint et dirigea dans les traces de Wasylko. Je n’avais d’autre choix que de saisir la bride et d’avancer dans la direction indiquée. Les deux cossacks me suivirent tout près…"

Maria arrêta de parler. Elle se leva et tendit la main vers la bouteille d’eau minérale posée sur la table de chevet. Jan tourna la tête et réalisa qu’il faisait déjà jour. Sa montre indiquait quelques minutes avant six heures. Dans le silence, ils entendaient les bruits lointains des activités humaines et animales du jour naissant.

Poussé par le besoin naturel, Jan sortit de la chambre et se retrouva au fond d’un sombre couloir. Il le suivi et aboutit dans un autre, transversal au premier. Après une brève hésitation, il tourna à gauche, puis à droite et arriva enfin sous les arcades du patio. De l’autre côté, un peu à gauche, il vit deux voitures qui brillaient dans la lumière chaude du soleil levant. L’une était la sienne, mais l’autre…, elle ressemblait étrangement à la voiture d'un de ses amis de Rabat.

Ne sachant pas où aller, Jan attrapa le premier soldat qui passait et demanda la location des toilettes. Il fut conduit dans une longue pièce, sans fenêtres, avec une série de trous dans le plancher. Près de chaque trou se trouvait un petit seau en plastique et dans un coin un tonneau rempli d'eau. Chez les musulmans l’eau remplace le papier et il faut obligatoirement utiliser la main gauche, dite «impropre», car la main droite sert à manger. En revenant Jan croisa le secrétaire du caïd qui s’arrêta, le salua, et demanda:

-        Avez-vous bien dormi? Comment va madame votre mère? Et sans attendre la réponse il poursuivit: Hier soir Monsieur le Caïd vous attendait avec un thé à la menthe, mais quand mon adjoint est allé dans votre chambre, vous étiez déjà endormi. Je crois que c’est la nuit du tremblement de terre qui vous a fatigué. Vous n’aviez rien mangé non plus hier soir, n’est-ce pas?

-        Effectivement, répondit Jan mal à l’aise. Nous voudrions nous excuser auprès de Monsieur le Caïd. Nous ne nous sommes réveillés que ce matin.

-        Monsieur le Caïd n’est plus ici. Il est parti très tôt ce matin à Marrakech pour la continuation de l’Aïd el Kébir. Hier, Sa Majesté a rétabli les trois jours fériés traditionnels pour cette fête. Mais Monsieur le Caïd comprends très bien. Ce n’est pas toutes les nuits qu’on vie une sensation semblable. Il m’a demandé de vous saluer de sa part et de vous souhaiter une bonne continuation de votre voyage. Mais avant de nous quitter, vous êtes invités à la cantine pour le petit déjeuner. La cantine se trouve en face de mon bureau, où vous viendrez ensuite pour reprendre vos passeports. Bon appétit!

Jan remercia le secrétaire et regagna la chambre. Maria était déjà assise sur le lit et essayait d’arranger ses cheveux. Le pot de nuit était couvert d’un journal imprimé en lettres coufiques.

Après s’être lavé les visages et changé les sous-vêtements, ils sortirent de la chambre et gagnèrent la cantine. C’était une vaste salle, aussi sombre que toutes les autres pièces du ksar. De la porte d’entrée un soldat les conduisit au bout d’une longue table en bois. Ils s’assirent sur un banc devant une haute cafetière fumante. À côté il y avait une grande assiette en zinc, pleine d’el hobz[28], une autre avec du beurre et un bol à soupe rempli d’œufs à la coque. Ce n’est que maintenant que Jan sentit la faim; ils ne mangèrent presque rien depuis la veille du tremblement de terre.

Vers la fin du repas un brouhaha des voix se fit entendre près de la porte. Ils levèrent les têtes car quelqu'un parlait polonais. Un couple s’approcha précédé par le même soldat et Jan reconnut ses amis polonais de Rabat, Stan et Janine.

-        Quelle rencontre, s’écria Janine. Hier, quand nous sommes arrivés, nous avons vu une voiture semblable à la tienne, Jan, mais il faisait nuit, nous étions fatigués et nous voulions nous mettre au lit le plutôt possible.

-        Oui, le secrétaire du caïd parlait d’un autre couple polonais arrivé ici plus tôt, mais nous n’avions posé aucune question, ajouta Stan.

Ils continuèrent le petit déjeuner ensemble en parlant du tremblement de terre et de leurs itinéraires respectifs pour le reste du voyage. Constatant qu'ils se ressemblaient, ils conclurent de continuer ensemble vers Ksar-es-Souk, où résidait un vétérinaire polonais, y passer la nuit, et ensuite continuer vers Merzouga pour voir les plus grandes dunes de sable du Maroc. Maria parlait peu et semblait absente. Elle tarda longtemps de répondre à une question de Janine. Celle-ci s’inquiéta et demanda à l’oreille de Jan si sa mère n’était pas souffrante. Jan répondit qu’elle était probablement fatiguée et changea du sujet.

Le voyage vers Ksar-es-Souk fut ponctué de plusieurs arrêts touristiques et prit toute la journée. Ils arrivèrent chez leurs amis polonais tard dans la soirée et après un bref repas s'endormirent sur des lits de fortune mis à leur disposition par les aimables hôtes. Le lendemain matin ils partirent très tôt vers Merzouga, mais ils devaient tous revenir chez Mirkiewicz pour passer une autre nuit avant de repartir pour Rabat et Kénitra.

Jan roulant en premier, ils passèrent Erfoud et s’arrêtèrent à Rissani, un petit village situé tout près de quelques ruines qui furent autrefois une prospère ville de Sijilmasa et le centre du lucratif commerce trans-saharien. Avant de repartir, ils prirent un jeune marocain pour leur servir de guide et retrouver le chemin vers les dunes. Après Rissani il n’y avait plus de route. Il fallait suivre les traces laissées sur le sable et il était très facile de se perdre.

Arrivés à Merzouga, ils traversèrent un petit village et s'arrêtèrent quelques kilomètres plus loin. Devant eux s’étendaient les vagues jaunes d’une imposante mer de sable. Tous descendirent émerveillés.

Il était midi et il faisait très chaud. Stan et Janine avaient une petite tente avec eux. Ensemble, ils la dressèrent au pied d’une dune, sortirent quelques provisions et s'asseyant dans l'ombre mangèrent en silence. Par l'ouverture ils pouvaient voir un petit troupeau de dromadaires qui paissaient apparemment sans surveillance. Durant le repas Stan demanda au guide s'il était possible de continuer la route ver le sud en véhicule tout-terrain. Le jeune homme, prénommé Mohamed, se raviva et dit qu’ici seulement les chameaux pouvaient passer, mais ils traversent le Sahara depuis toujours. Il jeta un coup d’œil autour de lui et dit fièrement:

-        Vous savez messieurs-dames[29], Rissani, où habite ma famille, n’était pas toujours un petit douar[30] poussiéreux comme aujourd’hui. Autrefois, c’était un très grand carrefour des chemins trans-africains et il y avait une grande ville qui s’appelait Sijilmasa. J’ai ici un de mes manuels du guide officiel où se trouvent les extraits des écritures anciennes. Je vis maintenant chez mon oncle à Marrakech et j’étudie au collège Descartes.

«Décidément, pensa Jan, on rencontre partout les guides officiels étudiant au collège Descartes». Il savait d'autre part, que ces jeunes hommes étaient subventionnés par la police marocaine pour contrôler le trafic touristique au pays, surtout en dehors des chemins battus. Le guide jeta un autre regard autour de lui et ne constatant pas d’opposition, sortit un mince cahier froissé de sa chemise, l’ouvrit et lit d’une voix claire et solennelle:

«… Les marchands apportent des pierres de sel à dos de chameau; c’est le sel minéral qu’on exporte d’une ville appelée Sijilmasa, située à l’extrémité du Bas-Maghreb. De Sijilmasa, ces marchands font route dans les sables qui ressemblent à des mers; ils ont avec eux des guides qui se dirigent dans les déserts d’après les étoiles et les montagnes. On emporte les provisions de route pour six mois. Lorsqu’ils sont arrivés à Ghana, les marchands échangent le sel contre un poids égal d’or; parfois ils l’échangent contre le double de son pois ou même d’avantage, le cours dépend du fait que les marchands sont plus ou moins nombreux...»

-        C’est écrit par Abou Hamid Al Gharnati, qui est mort en 1169, ajouta-t-il.

 Il tourna quelques pages et lit de nouveau:

 «… Les noirs des pays aurifères… dès qu’ils entendaient le son du tambour sortaient de leur cachette, attendaient sans bouger à une certaine distance; les commerçants de Sijilmasa déballaient leurs marchandises, puis s’éloignaient. Les noirs s’approchaient alors et déposaient une quantité déterminée de poudre d’or, puis se retiraient. Les marchands revenaient et chacun prenait ce qu’il trouvait d’or à côté de son tas de marchandises; ils s’en retournaient en battant du tambour pour annoncer leur départ, laissant les marchandises...»

 -        Ça, c’est écrit par Yaqout, qui vivait entre 1178 et 1229, déclara Mohamed, tou