Jemâa el Fna ... II

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... ou la réunion des trépassés

Chapitre quatrième

Avant-propos    La Koutoubia    Le tremblement    Le Sud    Les luttes    L'espoir    Sor Valentina    La Giralda    La liberté    La réunion ...

Les tourments

 Les deux mois suivants furent très remplis pour toute la famille de Jan. Maria participait activement dans leur vie et s’occupait beaucoup de ses petits enfants, Maciek et Basia. Mais le point de mire était leur premier voyage en voiture à travers l'Europe. Deux années du travail au Maroc s’achevaient et Jan avait droit à deux mois de vacances cumulées, plus l'équivalent en argent du prix des billets d'avion aller-retour pour toute la famille. Ils vivaient très excitée à l’idée de ce voyage fantastique depuis déjà longtemps.

 Mais il y avait beaucoup à faire avant le départ. Le dernier tremblement de terre endommagea sérieusement la villa louée par Jan, et quoiqu'elle était encore habitable, il fallait la quitter rapidement. Felicja, l’épouse de Jan, vécut l’angoisse du tremblement seule avec les enfants. Réveillée brusquement, elle assistait impuissante à la danse désordonnée du mobilier, voyait les murs de la vielle bâtisse s’ouvrir et les plafonds se bomber vers les bas. Heureusement, il y eut plus de peur que de mal.

 L’inspection détaillée de la maison, faite par un expert en bâtiment, ne révéla aucun danger d’effondrement immédiat, donc, ils décidèrent d’y habiter jusqu’au départ en vacances et louer une autre villa après le retour. Durant ces deux mois il n'eût aucune suite au récit de Maria, même pas une allusion.

 Ils partirent de Kénitra le 2 mai 1969 vers dix heures du matin et arrivèrent à Tanger au début de l'après-midi. Jusqu'au départ du traversier, prévu pour quinze heures, ils attendirent au port prenant des photos et relaxant. Après un passage agréable du détroit de Gibraltar, ils débarquèrent à Algeciras et prirent la route immédiatement pour s'arrêter à Cadiz et y passer la nuit.

 Le lendemain ils continuèrent vers Madrid en passant par Séville. Ils entrèrent dans la ville en longeant le Paseo de las Delicias et se retrouvèrent au bord du Rio Guadalquivir à la hauteur d'el Puente del Generalisimo. Jan suivit les indications vers le centre de la ville, où ils voulaient acheter quelques provisions et cartes postales. En avançant lentement, ils aperçurent parmi les arbres deux magnifiques tours qui flanquaient un long bâtiment semi-circulaire. Maria se redressa brusquement en les voyant, et ne les quitta pas des yeux jusqu’à l’arrêt de la voiture.

S'apercevant de l'intérêt que sa mère manifestait pour les tours, et étant lui-même émerveillé par la beauté des lieux, Jan décida de s'y arrêter pour une courte visite. Ils descendirent de la voiture et marchèrent lentement le long du Pabellón de España[35], en découvrant, entre autres, les prodigieux azulejos racontant l’histoire du pays.

 En marchant, Maria jeta quelques regards vers les deux tours, mais finalement secoua la tête et retomba dans sa «distraction pensive», que Jan remarquait souvent depuis le tremblement de terre. Ils regagnèrent la voiture et traversant la ville s’arrêtèrent brièvement sur la Plaza Ponce de León pour faire leurs emplettes. Aussitôt après, ils quittèrent Séville dans la direction de Cordoue et Madrid.

 Ils traversèrent toute l'Espagne et entrèrent en France via l'Andorre. Ils continuèrent la route le long de la Côte d'Azur jusqu'au Monaco et l'Italie. Après un détour à Rome, ils passèrent par l'Autriche et la Tchécoslovaquie pour entrer en Pologne via le poste frontalier de Słubice, le 15 mai vers la fin de l'après-midi.

* * *

 Jan resta un peu plus d’un mois en Pologne visitant la famille et montrant son pays à Ali, un ami marocain qui vint l’y rejoindre pour deux semaines. Ensuite, il retourna au Maroc…, mais tout seul. Maciek bégayait depuis quelque temps et il était possible que l’enfant supportait mal le choc culturel et l’apprentissage de la nouvelle langue, le français.

Après des nombreuses discussions en famille et sous la pression de Maria, il fut décidé que Felicja et les enfants resteront au pays pour une année scolaire complète. Au début ils habitèrent chez les parents de Jan, mais leur maison étant petite, les accrochages furent inévitables et Felicja déménagea dans un appartement loué. Quelques semaines après ce déménagement, au début d’octobre, Jan reçut la première lettre avec la suite du récit de l’ancienne vie de sa mère:

Mon cher Jan,

J'ai trouvé finalement un peu plus de temps et cette nuit je prends la plume pour continuer l’histoire de ma vie ancienne. L'hiver s'approche et malgré mes nombreuses obligations, j'espère pouvoir t'envoyer mes lettres régulièrement. En voici la première:

"… Après la sortie de Wasylko, je restai longtemps recroquevillée sous la couverture. Je dus m’endormir, car en ouvrant les yeux je vis la clarté du jour pénétrer dans la pièce par l’unique fenêtre. Je m’assis sur le lit et étirant la chemise déchirée j’aperçus une petite tâche brunâtre sur son rebord. Il y en avait d’autres, plus grandes, sur le dos de la chemise et sur le drap. Je ne savais pas d’où elles venaient; ma menstruation était très régulière et je ne l’attendais pas avant deux semaines.

Je demeurais sur place, pensive et inquiète. En cherchant une référence antérieure quelconque, je me souvins de la confession d’une jeune cuisinière que j’entendisse par hasard dans le quartier domestique du manoir. Ne me voyant pas, la fille raconta à une autre ses premiers ébats amoureux avec le garçon du jardinier et exprima sa peur en trouvant ses vêtements tachés de sang. Je compris que ces tâches avaient quelque chose en commun avec ce qui m'arriva dans la nuit, mais c’est tout ce que je savais en ce moment.

Jewdokia entra avant que je n’eusse le temps de m’habiller. Elle me dévisagea brièvement, s’approcha du lit et tira brusquement la couverture. En fixant les tâches brunâtres et ma chemise déchirée, elle émit un grognement sourd et ses yeux devinrent sombres et brillants. Je reculai instinctivement, tremblant de tout mon corps. La paysanne s’aperçut de ma peur et ses yeux s’éteignirent. Elle s’approcha du lit et par gestes m'indiqua de quitter la chambre et d'enfiler les vêtements masculins étalés sur la table de la pièce principale. Ce n’étaient pas les mêmes vêtements que je portais en arrivant ici, mais un ensemble oriental que je reconnus par un fezik[36] posé par-dessus la pile.

Quelques jours passèrent dans la même routine quotidienne qu’auparavant. Je ne sortais jamais à l’extérieur de la chaumière. Un jour, vers midi, un homme de type oriental entra dans la chaumière et s’assit sur le banc de l’autre côté de la table où j’étais en train de manger. Il me dévisagea sans gêne, ensuite, en bon polonais, me demanda de me lever et de faire quelques pas. Je n'obéis pas immédiatement. Je croisai son regard mais je demeurai assise. L’individu m'observa un instant, puis baissa la tête et tenta de m'assurer d’une voix douce:

-        Ne craignez rien mademoiselle, personne ne vous fera de mal. Mais vous devez m’obéir et vous verrez, vous vivrez dans un palais magnifique, sans souci ni tracas, adulée par tous. Mais je répète, vous devez m’obéir et vous ne le regretterai pas; faites quelques pas s'il vous plaît!…

Je me sentais très mal à l’aise. Quelque chose se tramait et je ne savais pas quoi, mais certainement un événement qui m’éloignerait encore davantage de mes parents et de ma maison. Mais que pouvais-je faire? Je me levai à contrecœur, pris mon bol vide et traversai la pièce vers la poêle pour y ajouter du barszcz. En revenant à la table, je sentis les yeux de l'inconnu fixés sur moi. En m'asseyant, je croisai de nouveau son regard; l’homme était visiblement satisfait. Il se tourna vers Jewdokia et fit un signe d’acquiescement avec la tête, puis se leva et sortit de la chaumière sans d'autres mots.

Maintenant, je commençais à comprendre; ma captivité était loin d’être terminée, au contraire; pour une raison encore obscure j'allais changer de ravisseur. Jusqu’à présent j’étais patiente; j’étais confiante que la poursuite organisée par mon père me retrouve et que, dans ma magnanimité, je demanderais le pardon à Wasylko, et que tout se terminera comme dans un conte de fée. Parfois, je pensais aussi à un autre scénario, celui qui ressemblerait plus à l’histoire de Halszka z Ostroga et que Wasylko serait tué par les poursuivants engagés par mon père.

L’agression nocturne de Wasylko me bouleversa profondément, mais quelque part au fond de moi j'essayais de comprendre cet homme amoureux et désespéré au point de franchir des limites interdites. J'étais bouleversée et ma patience fit place à un puissant désir d’action. Il fallait que j’agisse, il fallait que je me sauve et retourne à Sławuta!…"

Jan remis la lettre dans sa serviette, en sorti son agenda de travail et s’étira sur la chaise. Il était dans son bureau à Kénitra et attendait son véhicule retenu au garage pour une réparation mineure. «Quelle histoire cette ancienne vie de maman, pensa-t-il». Elle était si convaincante et si précise dans son récit que Jan, de plus en plus intrigué, chercha à en savoir plus sur l’incarnation. Il fouilla dans les bibliothèques et acheta deux volumes dans une grande librairie de l'avenue Moulay Abdallah à Rabat. Il revenait souvent à ces lectures et nota quelques passages troublants; il ouvrit l’agenda et relut un paragraphe encadré:

 «… En Orient, la plupart de gens, croyant à la Loi du Destin, acceptent que ce qu’ils sont et où ils vivent dépend des leurs actions dans leur vie antérieure, ce qui est vrai, mais malheureusement ils pensent qu’ils ne peuvent rien faire pour changer leur situation actuelle, ce qui n’est pas vrai.

En Occident, nous pensons que nous sommes maîtres de notre destin, ce qui est partiellement vrai, mais qu’il n’y a pas des lois supérieures gouvernant notre destin, ce qui est essentiellement faux…»

 Sur la même page, un peu plus bas, il y avait un autre paragraphe encadré venant du même livre:

 «… Les gens de l’Orient se demandent: est-il bon de se souvenir de nos vies antérieures? La réponse peut être positive à partir d’un certain point d’initiation. Avant ce point, ce n’est pas recommandé, et peut même être dangereux. Car il existe une loi, peu connue, disant que lorsque nous arriverons à nous rappeler entièrement notre vie précédente, nous serons soumis au destin de cette vie…»

 Jan perdit la notion du présent. Il songea: «Maman, allait-elle entrer maintenant dans le destin de sa vie précédente? Quel était ce destin? Est-elle de plus en plus la victime de sa débordante imagination, de son mari égoïste et possessif, de son pays qui n'est pas vraiment le sien?» Quelqu’un frappa à la porte et Lachgar, son adjoint, entra dans la pièce.

-        Le Land-Rover est prêt, nous pouvons partir, annonça-t-il.

 Il fallut un certain temps à Jan pour revenir à la réalité. Regardant par la fenêtre il resta immobile. Lachgar toussa et répéta:

-        Monsieur Jan, le Land Rover est réparé, les porte-mires nous attendent.

-        Ah oui…, oh pardon…, j’y vais, j’y vais… Attendez-moi dans le véhicule, j’arrive dans cinq minutes, répondit-il enfin.

 Ils sortirent de la ville et roulèrent dans la direction de Tanger, jusqu'à la jonction avec la route secondaire menant à Sidi-Slimane. Là, ils tournèrent à droite et s'enfoncèrent dans la forêt de chênes lièges de Mamora. Jan, plongé dans ses pensées, n’entendait ni le bruit du moteur, ni le brouhaha des voix arabes derrière son dos. Il avait hâte de connaître la suite du récit, mais il savait qu’il devait être patient.

 La fin de l’année 1969 arriva et, pour la première fois de sa vie, Jan passa les fêtes de Noël et de Nouvel An loin de la famille. C’était une nouvelle sensation, surtout triste, car des nouvelles expériences pénibles venaient de s’ajouter à son vécu. Au cours des premiers mois après son retour des vacances, une série noire d’accidents mortels et de décès subits s’abattit sur la communauté polonaise au Maroc. Pendant cinq mois consécutifs quatre experts polonais et un marocain, marié à une polonaise, décédèrent des causes diverses: le premier d’une crise cardiaque, le second et le marocain dans des accidents de voiture, le troisième dans un écrasement d’avion et le quatrième venait de mourir d’un tumeur au cerveau.

 C’est le dernier cas qui fut le plus pénible pour Jan, car il le vécut de très près. Roman, un ingénieur civil, arriva à Kénitra quelques semaines après le retour de Jan de la Pologne. Ils travaillaient dans le même département et Jan aidait Roman à s’intégrer au travail et au pays. Dès son arrivée à Kénitra, Roman se plaignait de maux de tête. Ils s'intensifièrent graduellement et en novembre il fut hospitalisé à l’hôpital Avicennes de Rabat.

 Mais la médecine était déjà impuissante et il mourut au début de février. C’est Jan qui s’occupa de toutes les besognes que la mort entraîne: lavage et habillage du corps, transport à la morgue, répertoire et emballage d'objets personnels du disparu et la multitude d’autres tâches similaires. Jan dut s’occupait aussi des formalités. Il résilia le bail d’appartement de Roman, assista son épouse bouleversée, arrivée hâtivement de la Pologne, et participa dans le processus d’envoi du corps dans son pays d’origine.

 La plus pénible fut l’identification officielle du corps avant sa mise en bière. La dépouille restait à la morgue pendant plus d'un mois, dans un tiroir qui devait être réfrigéré. Mais, la réfrigération ne fonctionnait plus depuis longtemps et lorsque les préposés de la morgue glissèrent le tiroir vers l’extérieur, Jan et les officiels présents virent une forme humaine gonflée, partiellement couverte d’un drap, dont la couleur originale fut à peine reconnaissable. Après un moment de lourd silence le secrétaire de l’ambassade polonaise demanda d’une voix incertaine:

-        Pensez-vous nécessaire d'enlever le drap pour l’identification du corps?

-        Oh non, s’empressa de répondre Jan, c’est moi qui l'ai enveloppé dans ce drap et je reconnais aussi ses chaussures...

-        Dans ce cas, je ne vois pas d’objection que ce corps soit reconnu comme celui de Roman… et qu’il soit placé dans le cercueil de transport, dit l'officiel.

 Il se tourna vers les officiels marocains, mais eux aussi acquiescèrent allègrement. C’était pour la première fois que Jan vécut la mort de si près et pour si longtemps.

 Bien plus tôt dans sa vie, durant la guerre, il assista brièvement à quelques pendaisons de rue et vit les cadavres civils et militaires au bord d'une route, mais il était encore enfant, la mort était irréelle, ne le touchait pas directement. À dix-huit ans, il se refusa de voir le visage paralysé de sa grand-mère paternelle mourante. Il fit un long voyage en autobus, passa deux fois près de l'entrée d’hôpital et retourna chez lui. À l’époque, il craignait que l’image du visage défigurée remplacera dans ses souvenirs celui qu’il aimait tant. Maintenant il s’en voulait, mais il était trop tard.

 Vers la fin de janvier, Jan reçut la suite du récit. Entre-temps, il reçut d’autres lettres de sa mère, mais aucune ne toucha au passé lointain.

 Mon cher Jan,

J’ai commencé à écrire cette lettre il y a longtemps déjà, au début de novembre, mais je n’ai pas pu la terminer pour diverses raisons. Ce n’est que dernièrement que j’aie pu réprendre la plume. Voici la suite de mon ancienne aventure:

 "… Je pensais à l'évasion chaque jour et chaque nuit. Au début, je m’imaginais fuyant dans la nuit par la fenêtre de ma chambre. Mais cette fenêtre ne s’ouvrait pas et derrière il y avait une jungle infranchissable de branches épineuses d’un rosier sauvage. Je pouvais le distinguer à travers la vitre difforme.

Trois jours après la visite de l’homme oriental, Jewdokia quitta la chaumière pendant que j'étais encore endormie. En allant vider ma vessie je vis une possibilité d’évasion et je me précipitai dehors; c’était la première fois depuis mon arrivée. Il faisait un peu frisquet et j’étais en chemise de nuit; je m’arrêtai au milieu de la cour et regardai autour de moi.

En face de la chaumière se trouvait une étable et à gauche un autre bâtiment dont je ne devinais pas l’usage. À gauche, entre la chaumière et l’étable, étaient visibles les restes d'une clôture en bois et une porte cochère ouverte. De l'autre côté, il y avait un chemin en terre et plus loin le fleuve. À l'horizon, sur l'autre rive, se dressait le grand château couleur ocre pâle. C'était certainement celui de Chocim.

Je ne pouvais pas me sauver en chemise de nuit, il faisait trop froid. Je revins donc à la chaumière en courant et en m’habillant j’essayais de mettre de l’ordre dans ma tête et d’imaginer qu’est-ce que je ferai en quittant la chaumière, mais en vain, je ne pus trouver d’autre alternative que d'aller frapper à la première porte d'une autre habitation.

Mais ma première évasion se termina très rapidement. En ressortant, je me retrouvai face à face avec Jewdokia. Instinctivement je voulus la contourner et courir vers la porte cochère, mais la femme attrapa mon bras avec une agilité surprenante et après une brève bousculade me repoussa à l’intérieur de la chaumière. Avec un grognement sourd, elle ferma la porte, se plaça en travers, et ne me quittant pas de ses yeux brillants s’empara d’un gros poignard caché derrière une planche clouée obliquement au dessus de l’entrée. Il n’y avait rien à faire. Résignée, je tournai le dos à ma gardienne et disparus dans la cabane-toilette.

 Une autre semaine passa. Je ne sortais plus de ma chambre sauf pour les besoins naturels. Et encore là je devais frapper à la porte, car Jewdokia la gardait barrée en tout temps. Depuis ma tentative d’évasion elle m'apportait les repas dans la chambre en étant toujours armée de son poignard, attaché à une corde et porté en bandoulière.

Une nuit, remplie de chagrin, je n’arrivais pas à m’endormir. Je revoyais dans mon imagination les visages adorés de mes parents, de l’oncle Stanislaw, de mon amie Lusia. J’essayai de recompter les jours de ma captivité, mais je n’arrivai pas à un nombre exact. La brise froide du jour de mon évasion échouée et mon calcul approximatif semblaient indiquer que c’était la fin de septembre ou le début d’octobre, et je m'endormis en pleurant…

Je rêvais que ma mère vint à mon lit pour m’embrasser et me consoler; elle me raconta une histoire et avant de s'en aller posa une main sur mon épaule; j'attrapai cette main et l'attirai vers moi, mais…, elle résista. Étonnée j'ouvris les yeux, mais je ne vis pas le visage de ma mère…, c'était celui de Jewdokia. Ses yeux brillaient méchamment dans la lueur incertaine d'une bougie qu'elle tenait dans l'autre main. Je lâchai la main brusquement et m'enfonçai plus profondément sous la couverture. Voyant ma peur elle recula, puis, montrant mes vêtements m'indiqua de m’habiller. Déposant la bougie sur le bord d’une table, elle quitta la chambre laissant la porte entrouverte.

Depuis la nuit d’agression de Wasylko je portais les vêtements d’homme oriental: un large pantalon noué aux chevilles, un caftan noir brodé argent et une large chemise en lin avec les manches fendues, étroitement lacées aux poignés; je chaussais les bottines faites de peau de mouton, la fourrure à l’intérieur, et attachées solidement avec des lanières en cuir.

En entrant dans la pièce principale j’aperçus l’homme oriental assis derrière la table; il se leva avec un large sourire et dit:

-        Bonjour mademoiselle; nous partons ce matin. Comme je vous ai dit la dernière fois, un avenir brillant vous attend, mais de grâce, obéissez à tous mes ordres et vous n’aurez aucun problème. Maintenant asseyez-vous et laissez Jewdokia arranger vos cheveux. Vous devez absolument ressembler à un jeune garçon tatar.

 Je reculai instinctivement, mais en jetant un coup d’œil vers la porte, j’aperçu dans le pénombre deux autres hommes. Je compris rapidement que je ne pouvais qu’obéir. Mes belles tresses blondes tombèrent rapidement sous les ciseaux de la paysanne. Après quelques rajustements rapides, Jewdokia peigna les restes de ma chevelure et plaça le fezik sur ma tête. Sur le signe de mon ravisseur un hommes avança, s’inclina profondément et murmurant quelque chose se terminant par:  «… effendi Ibrahim», tendit une sorte de manteau fait de peau de mouton avec la fourrure à l’extérieur. L’effendi Ibrahim pris le pardessus, s’approcha, et m’aida courtoisement de l’enfiler. Nous quittâmes la chaumière aussitôt après. Il faisait encore nuit, mais le ciel rempli d’étoiles pâlissait déjà à l’est.

En sortant de la cour, nous nous dirigeâmes le long du fleuve, dans le sens du courant . L'effendi Ibrahim marchait en premier, ensuite moi entre ses deux hommes, suivis de Jewdokia qui fermait le groupe. À l'aube, nous quittâmes le chemin et descendîmes le talus jusqu'au bord de l’eau et continuâmes la marche sur un étroit sentier serpentant entre les buissons du rivage.

Au levé du soleil, l'effendi Ibrahim monta légèrement sur le talus et nous conduisit sur un petite terrasse naturelle complètement cachée à un œil indiscret. Là, nous nous arrêtâmes et nous assîmes sur les branches. Jewdokia ouvrit un petit baluchon, qu’elle portait noué autour de sa taille, et en sortit du pain et du lard salé. Nous mangeâmes en silence.

Vers la fin du repas la femme se leva et s'éloignant de quelques pas à peine s'arrêta, écarta les jambes, et urina débout sans relever sa jupe et ses nombreux jupons. Quant à moi, elle me conduisit à l’écart, mais ne me quitta pas d’une semelle. Les hommes ne se gênaient pas non plus; ils faisaient leurs pipis sur place en me tournant simplement le dos. Personne ne parla.

Nous restâmes sur le petit plateau plus d’une heure. Assise assez confortablement je commençais à somnoler lorsqu'un coup de sifflet se fit entendre en provenance du fleuve. L’effendi Ibrahim se leva et approcha à sa bouche une petite flûte en bois attaché à son cou par un ruban. Il émit une sorte de chant d’oiseau, le répétant trois fois. Ensuite, il disparut entre les buissons.

Il réapparut un quart d’heure plus tard et nous descendîmes au bord de l’eau pour monter sur une barque avec deux rameurs. Non loin de la rive un voilier à deux mats tanguait gentiment à l’ancre. En s'approchant du navire je tournai la tête et réalisai que Jewdokia n’était plus avec nous; je l’apperçus marchant entre les buissons sur le chemin de retour vers sa chaumière.

Je fus enfermée à l’arrière du voilier, sous le pont, dans une «cabine» où l'on descendait par une trappe à l’aide d’une échelle amovible. En bas, il y avait un grand lit recouvert des peaux de moutons, une petite table et une chaise attachées par des chevilles en bois à la cloison et au plancher. La «cabine» était très petite mais éclairée par un hublot vitré s’ouvrant vers l’extérieur et accessible du lit. Il s'y trouvaient aussi: une cuvette en bois sur la table, un sceau rempli d'eau et un pot de nuit sous le lit. Les cloisons, faites des planches solides, étaient recouvertes de tapis orientaux. Il n’y avait aucune autre sortie possible vers l’extérieur. On leva l’ancre immédiatement après notre embarquement.

Je ne sortais jamais de la «cabine». La nourriture m’était servi trois fois par jour, dans un panier qu’un homme descendait à l'aide d'une corde. C’était un mélange des plats ukrainiens: comme barszcz ou pierogi, des plats orientaux: comme tajine ou couscous et même parfois du méchoui. Tous les deux jours un homme descendait l’échelle et remplaçait mon sceau vide par un autre rempli d’eau fraîche. C’était lui qu’il me dit au début de vider mon pot de nuit par le hublot.

Le quatrième matin je fus réveillée par le brouhaha d’une foule humaine. Curieuse, je regardai à travers le hublot et constatai que le voilier était accosté à un quai en rondins rempli de gens. Un autre voilier, mais plus petit, était amarrée juste derrière le notre. La plupart de gens parlaient et criaient en polonais, mais j’entendais aussi l’ukrainien et tout près deux hommes parlaient la langue gutturale des orientaux.

Un frisson d’espoir me traversa le corps. Je ne savais pas où nous étions, mais c’était fort probablement encore le territoire polonais. Si je réussissais à m’évader, je pourrais me réfugier chez une famille polonaise et revenir à Sławuta!

Vers midi les bruits extérieurs cessèrent et je n’entendais plus des pas sur le pont; je remarquai aussi que la trappe fut laissée entrouverte, appuyée sur un objet que je ne pouvais pas voir. Avec un peu d'effort je réussis de libérer la chaise et de la placer sur la table. Ramassant tout mon courage, je grimpai dessus et regardai par la petite ouverture.

La trappe s’appuyait sur un tonneau et il y en avait beaucoup d’autres tout autour. Je soulevai la trappe lentement et me hissai sur le pont en retenant mon souffle. Sachant que mon salut dépendait de la vitesse, je rampai immédiatement vers le bord du voilier et le quai.

Le pont était jonché de ballots de laine, de billots de bois, de tonneaux et d’autres objets. Arrivée à la balustrade, je me levai à demi et regardai autour de moi, mais je ne vis personne. Sur le quai il y avaient d’autres ballots et tonneaux, mais pas des humains; le petit voilier n’était plus là non plus. Encouragée, je me levai complètement et enfourchant la balustrade quittai le navire.

Le quai n’était pas très long: deux petits voiliers pouvaient l'accoster en ligne, tout au plus; ni très large: quelques pas d’homme à peine. D’un côté il aboutissait sur des buissons poussant au bord de l’eau, et de l’autre, se terminait au bord d'un chemin qui montait abruptement et tournait pour disparaître derrière une petite falaise.

Je n’avais que deux choix possibles: soit d’aller me cacher dans les buissons et attendre le départ du voilier, soit de suivre le chemin et espérer trouver rapidement les habitations humaines. Mais où étaient-ils les hommes du voilier? Instinctivement je choisis les buissons.

En passant près de la proue j’aperçus un homme d’équipage allongé sur un ballot de laine. Il semblait endormi et j’atteignis les buissons sans être vue. Essoufflée par l'effort je m’arrêtai pour un instant de répit, lorsqu'un violent spasme secoua mon estomac et je vomis à plusieurs reprises.

Tremblante et fatiguée je m’efforçai d'aller un peu plus loin encore, mais je ne fis que quelques pas et m’affalai sur les branches d’un petit arbuste. J’avais mal partout, j’avais froid et je voulais tellement me retrouver dans les bras de maman. Les larmes coulèrent abondamment et je me recroquevillai sur moi-même, seule et malheureuse.

Un certain temps s’écoula. Je ne me souviens pas combien: une heure, peut-être plus, peut-être moins. Je repris mes esprits et commençai à songer à la suite de mon évasion. Devrais-je attendre le départ du voilier ou partir tout de suite? Devrais-je suivre la rive ou grimper le talus, assez abrupt? J’avais de plus en plus froid, car une brise automnale secouait allégrement les buissons qui m’abritaient. Il fallait agir… Hésitante, je décidai de m’éloigner encore davantage et grimper le talus le plus rapidement possible. Là-haut, je trouverai certainement une habitation qui me donnera refuge.

Il n’était pas facile d’avancer parmi les buissons; je tombais fréquemment et mon ample pantalon s’accrochait partout; exaspérée, je commençais à grimper. À mi-hauteur, je tournai la tête dans la direction du voilier et constatai que les hommes étaient déjà de retour et s’agitaient fébrilement sur le quai et le pont du voilier.

Au moment d'atteindre le haut de talus j'entendis le son strident d'un sifflet marin et tournant la tête j’aperçus un homme qui levait la main dans ma direction. Je compris que je fus repérée. Ahurie, je regardai par-dessus le talus mais je ne vis aucune habitation. Devant moi s'étendait un vaste champ fraîchement labouré aboutissant sur un petit bois. Je courus vers ce groupe d’arbres, mais ils étaient plutôt clairsemés et ne donnaient pas beaucoup d’abris. Je m’assis essoufflée derrière un gros pin ne sachant plus où aller et quoi faire.

Je fus reprise rapidement et ramenée sur le voilier. En regagnant «ma cabine» j'y trouvai une autre fille assise sur «mon lit». L'effendi Ibrahim se montra sévère mais courtois. Penché au dessus de la trappe ouverte il nous présenta mutuellement, en polonais et ukrainien, et ajouta:

-        Voilà mesdemoiselles, désormais vous aller dormir ensemble. Et s'il vous plaît, ne pensez plus à l'évasion car une dame de compagnie veillera sur vous le jour et la nuit. Elle s’installera sur la trappe menant à votre cabine et c’est à elle que vous communiquerez vos demandes.

Nous nous observâmes avec attention, mais n’échangeâmes aucune parole et restâmes ainsi jusqu'au repas du soir. C'est moi qui posa les premières questions, en polonais:

-       Oui êtes-vous, d’où vous venez?

 La fille me jeta un regard furtif mais demeura silencieuse. Nous nous couchâmes près des bords du lit, les plus éloignées possible l’une de l’autre. J’étais sur le point de m’endormir quand j’entendis l’autre murmurer quelque chose en ukrainien. Je me levai à demi et reposai mes questions. Après un bref silence, elle dit en ukrainien:

-        Je m’appelle Oksana, j’ai seize ans et je viens de Kiev. Mes parents sont ukrainiens et j’ai été enlevée par des inconnus lors d’une promenade avec ma gouvernante à Kamieniec Podolski, où ma mère déménagea temporairement à cause des troubles récentes à Kiev. Je comprends le polonais, mais je ne le parle pas bien.

 Je répondis aussitôt en donnant quelques renseignements sur moi et mon sort et après une heure de bavardage nous nous endormîmes presque amies…"

 Oh mon Dieu! Il est déjà quatre heures du matin et moi je suis encore debout…, mais la nouvelle journée commence… Mon cher Jan, je dois arrêter d’écrire et de remettre à la prochaine lettre la suite de cette histoire. Plus je raconte, plus je me souviens et j’ai davantage de difficulté de revenir au présent…; je ne sais pas si c’est bien? Madame Borst, ma bonne amie, me parlait récemment de la réincarnation. Elle a entendu son mari, qui est le professeur de théologie à l’université catholique de Lublin, discuter avec un collègue de travail et, bouleversée, m’a répété quelques phrases:

 «… Les gens de l’Orient se demandent: est-il bon de se souvenir de nos vies antérieures? La réponse peut être positive à partir d’un certain point d’initiation. Avant ce point, ce n’est pas recommandé, et peut même être dangereux. Car il existe une loi, peu connue, disant que quand nous arriverons à nous rappeler entièrement notre vie précédente, nous serons soumis au destin de cette vie…»

 Mais maintenant, je dois absolument te quitter. À bientôt.

 À la mi-février Jan était confiné dans son bureau à cause des inondations majeures causées par les multiples débordements du fleuve Sebou. Les travaux d’irrigation étaient temporairement interrompus et il pouvait consacrer plus de temps à ses affaires personnelles. Il ressortit la dernière lettre de sa mère.

 Lorsqu'il la reçut son adrénaline était au plus haut niveau; Roman souffrait des maux de tête délirants et Jan passait plus de temps avec lui qu’au travail ou à la maison. Plus tard, il devait enfermer le corps dans un double cercueil et le placer temporairement dans l'entrepôt du cimetière de Rabat, car, avant la saison touristique, il n’y avait pas d’avion assez grand pour transporter une telle cargaison vers la Pologne. À l'époque il lut la lettre rapidement, sans vraiment s’y arrêter. Les passages en dehors du récit, y compris la citation de madame Borst, lui échappèrent complètement.

 Maintenant, assis dans son bureau avec la porte fermée, il relisait la dernière lettre et sursauta trouvant cette citation. Il ouvrit rapidement son agenda et trouva la même pensée, mais écrite en français. C'est lui-même qui la copia du livre acheté sur l'avenue Moulay Abdallah à Rabat. Il était évident que Monsieur Borst devait puiser cette idée à la même source.

 N’ayant pas grand chose à faire au travail, il demanda à son patron le congé pour le reste de la journée, monta dans sa voiture et alla à Rabat. Il flâna un peu le long du boulevard Mohammed V, s’arrêta pour prendre un café à «Dolce Vita» et, au début de la soirée, frappa à la porte de l’appartement de Stan et Janine, les mêmes que lui et sa mère rencontrèrent à Agdz après le tremblement de terre.

 Jan considérait son ami comme un frère et un exemple à suivre. Stan était son aîné de quatorze ans, plus instruit, plus expérimenté et possédant un style particulier. Janine avait aussi beaucoup de classe, était très pratique et sociable, mais Jan l’aimait moins à cause de son côté capricieux et hypocrite.

 Ils soupèrent ensemble en bavardant, sans aborder un sujet précis. Stan, connaissant bien son ami, devinait qu'il voulait lui parler en particulier. Après le café et deux cigarettes Jan se leva et s'apprêtait à quitter l’appartement. Prétextant une commission oubliée Stan l'accompagna à l'auto et demanda:

-        Je te sens perturbé, qu’est-ce qu’il y a, c’est la mort de Roman encore?

-        Oui, cela aussi un peu, mais il y a autre chose. Pourrions nous aller au bord du Bou Regreg, comme toujours? J’ai quelques questions à te poser.

-        Oui bien sûr, allons-y.

 Le Bou Regreg est un fleuve de taille moyen qui se jette dans l’Atlantique entre les villes de Rabat et de Salé. Ses eaux furent témoins des nombreux bouleversements historiques importants affectant le nord du continent africain. C’est dans les eaux de son embouchure qu’attendaient les nombreux voiliers des pirates de Salé pour attaquer les caravelles et les galions espagnols revenant du Nouveau Monde, lourdement chargés. C'est aussi près de son embouchure que s'élevait l'ancien ribat[37] des Berbères hérétiques, ensuite transformé en forteresse Almohade, la Casbah[38] Oudaïa.

 Tout près, il y avait un endroit où l'on pouvait s'approcher en voiture du bord de la falaise. C’est là où Jan aimait s’arrêter, parfois tout seul, et assis dans l’auto avec la portière ouverte écouter les vagues s’écraser contre le rocher. Et c’est là qu’il conduisit Stan ce soir. La nuit était claire et pleine d'étoiles; les vagues arrivaient en écume et étaient, comme d'habitude, accompagnées d'un bruit monotone, mais combien apaisant.

 Ils arrivèrent depuis plusieurs minutes déjà, mais personne ne parla. Les portières ouvertes, ils écoutaient les vagues et observaient les lumières diffuses d'un bateau passant lentement au large. Jan brisa le silence:

-        Je voudrais te poser quelques questions sur un sujet un peu spécial, sur la réincarnation. Comme tu le sais, lors du dernier tremblement de terre nous étions à Marrakech, ma mère et moi. C'est elle qui m'a réveillé en criant: «Dépêchons nous de sortir car il sera encore trop tard! La terre tremble comme autrefois!». Elle prétend de vivre une autre vie, d'être réincarnée. Elle est persuadée qu'elle a péri pour la première fois dans un tremblement de terre. Qu'est-ce que t'en pense?

Stan demeura silencieux un moment, puis répondit lentement:

-        Elle me semblait d'être une fervente catholique, ta mère. Comment elle peut concilier ces deux doctrines? L'église catholique, du moins officiellement, exclue complètement la possibilité de la réincarnation.

-        Mais pourquoi?

-        Parce que la réincarnation et le salut éternel sont contradictoires, répondit-il.

-        Explique-moi cette contradiction, s'il te plaît.

-        C'est un peu complexe mais j'essayerai d'être bref: La notion du salut éternel est étroitement liée à la notion du pardon. Or, le pardon est un échappatoire qui permet à l'Église d'effacer les pêchés et dispenser un individu de la nécessité de réparer ses fautes. Par contre, selon les théories de la réincarnation, un esprit qui réincarne doit réparer ses fautes par lui même, et plus il en traîne, plus la prochaine vie lui sera pénible.

-        Donc, il ne peut compter que sur lui-même? s'écria Jan.

-        Oui, uniquement sur lui-même, acquiesça Stan.

 Après un long silence, entrecoupé seulement par le bruit des vagues, Jan demanda à nouveau:

-        Advenant que la réincarnation existe, est-il possible qu'en se souvenant de sa vie antérieure un individu sera soumis au même destin dans sa vie nouvelle?

-        Oui, j'ai lu quelque part au sujet de cette «loi», mais il y a aussi une autre qui dit: que l'individu réincarne conformément aux dernières pensées de sa vie précédente, celles juste avant la mort… Mais pourquoi la réincarnation te préoccupe tant? C'était peut être juste une phrase échappée par ta mère bouleversée par l'événement, et le reste vient des lectures…

-        Oui, peut être…, répondit Jan avec hésitation.

 Il sentit qu'il fallait changer le sujet. Il ne pouvait pas révéler à Stan le contenu des lettres de Maria. Sa mère ne demandait pas qu'il en garde le secret mais cela allait de soit:

-        J'ai une autre question pour toi: quels étaient les effets sur l’Europe et le nord de l’Afrique du fameux tremblement de terre de 1755, dit «de Lisbonne»?

-        Je ne connais pas de détails, mais j’ai lu que la majorité de colonnes de l'énorme mosquée inachevée de Rabat est tombé en ruine et que son minaret, la fameuse Tour Hassan, fut tronqué d'un tiers. La secousse a fait des ravages dans toute l’Europe, mais surtout au Portugal, en Espagne et au Maroc. Mais à propos, sais-tu que la Tour Hassan est l'une de trois «sœurs» construites par le grand bâtisseur almohade Yacoub El Mansour? Les deux autres sont la Koutoubia de Marrakech et la Giralda de Séville.

-        Oui, j'ai déjà lu l'histoire de la dynastie des Almohades, répondit Jan.

Jan jeta un regard sur sa montre; il était déjà près de dix heures et il fallait rentrer. Il reconduisit Stan à son appartement et retourna à Kénitra. En passant à côté de la Tour Hassan, illuminée comme chaque nuit, il pensa à la Koutoubia de Marrakech et il se souvint du comportement bizarre de sa mère à Séville voyant les tours du Pabellón de España. Une idée s'alluma dans sa tête: «Mon Dieu, elle cherchait la Giralda, mais pourquoi?»

 La fête du trône de l'année 1970 fut célébrée au Maroc avec beaucoup d'emphase. Tout le Royaume jubilait. La grande Fantasia[39], dite «du siècle», fut organisée sur les champs entourant l'aéroport de Rabat et les portes grandioses, aux couleurs vert et rouge, furent bâties à l'entrée de chaque ville importante.

 Pour Jan la fête fut commémorée par un accident bizarre qui aurait pu lui être fatal. Étant invité à la cérémonie de circoncision chez la sœur de son adjoint Lachgar, il alla, avant le début des célébrations, chercher deux sacs de farine dans l'entrepôt d'un grossiste à la médina[40] de Kénitra; Lachgar, n'ayant pas de voiture, lui demanda ce service. Deux autres invités marocains l'accompagnaient.

 Arrivé à l'entrepôt Jan stationna la voiture à côté d'un poteau auquel était attaché un bout d'une large banderole portant le slogan à la gloire du souverain. L'autre bout était fixé à un autre poteau, de l'autre côté de la rue. Les sacs chargés, et juste au moment de repartir, une bourrasque fit gonfler brusquement la banderole ainsi transmettant une force exceptionnelle sur le poteau qui ne tint pas le coup et s'abattit avec un grand fracas sur le pare-brise de la voiture. Les traverses supportant les fils électriques entrèrent à l'intérieur et manquèrent de peu les têtes de Jan et de son passager.

 La voiture fut sérieusement endommagée et la participation de Jan à la fête compromise. Il dut attendre la police pour faire un rapport de l'accident et cela prit tout l'après-midi. Les forces de l'ordre, n'étant pas très rapides en temps normal, étaient encore moins pendant une si grande fête.

 Le jour du troisième anniversaire de son arrivée au Maroc, le 13 mars 1970, Jan reçut la suite du récit. Sa mère écrivait:

 Mon cher Jan,

Je viens de passer une période très difficile. Comme tu savais déjà ça n'allait pas très bien entre moi et ton père depuis un certain temps. À un moment nous avons été au bord du divorce, mais c'est mieux maintenant. Nous avons suivi ensemble une séance des prières chez les pères Jésuites et nous nous sommes réconciliés. C'est bizarre, mais un des pères a parlé même dans l'esprit de la réincarnation et il a dit:

 «… Pensez, mes amis, à vos vies futures et évitez de traîner le fardeau du bris du sacrément de mariage avec vous, car cela vous fera reculer énormément dans votre progression vers les étages supérieurs du Royaume de la Lumière…»

 Toutefois, il n'a jamais prononcé le mot «réincarnation». Après le séjour chez les Jésuites je suis plus sereine. Maintenant j'ai un peu moins de remords en racontant mon ancien passage sur la terre des hommes; en voici la suite:

 "… Deux jours après ma reprise je me réveillai en sueur; j'avais aussi la nausée. Oksana me jeta quelques regards obliques et demanda en ukrainien:

-        Tu te sens mal?

-        Oui, je ne sais pas pourquoi, mais depuis une semaine je transpire beaucoup et j'ai souvent mal au cœur, répondis-je.

 Ma compagne me regarda attentivement et dit en hésitant:

-        Euh…, je ne sais pas, je suis très jeune encore, mais ma mère et moi nous étions très proches l'une de l'autre et elle m'a parlé beaucoup sur les choses de la vie. Tu as les symptômes d'une femme qui est «en état de grâce».

 Je ne savais pas quoi répondre. Il y avait un tumulte dans ma tête. Je connaissais l'expression mais je n'arrivais pas à l'associer avec moi et… mon état. «Est-ce que cela voulait dire que j'aurai un enfant, moi!», m'écriai-je intérieurement. Oksana s'approcha de moi et m'entourant de son bras chuchota dans mon oreille:

-        Raconte-moi tout, je pourrais t'aider peut-être.

 Sa voix rassurante et tranquille me calma un peu. J'attendis que passe mon tremblement interne et je commençais à raconter dans l'oreille d'Oksana la visite de Wasylko dans mon lit. Nous n'osions pas parler normalement à cause de notre «chaperon», toujours à l'écoute près de la trappe de sortie. C'était une femme entre deux âges qui comprenait et parlait parfaitement aussi bien le polonais que l'ukrainien. Quand je finis, Oksana songea quelques instants, puis demanda:

-        Tu devais avoir tes règles récemment, n'est-ce pas?

-        Oui, il y a approximativement une semaine, répondis-je.

-        Et tu ne les as pas eu?

-        Non!

 Le voyage continuait avec les arrêts fréquents, parfois pour une journée entière. Après mes aveux nous n'arrêtions pas de chuchoter. Nous nous racontions tout et essayions d'oublier notre triste sort et l'avenir incertain. Un jour, Oksana parla des procédures utilisés dans la campagne pour arrêter la grossesse, mais ajouta aussi qu'elle était un peu jalouse de mon état:

-        Je ne me fais pas d'illusions. Nous avons été enlevées pour servir comme concubines à des riches orientaux. Toi, tu n'es plus vierge et, dans ton état, tu as la chance d'être laissée «de côté» pour une longue période, mais moi…, elle s'arrêta et commença à pleurer.

 Je ne savais presque rien sur la venue des enfants au monde, d'autant moins sur l'arrêt d'une grossesse, mais l'idée de tuer mon bébé me révolta. J'attendais un enfant…, mon Dieu quelle histoire…, mais c'était Sa volonté et mon devoir était de lui donner naissance!

 Vers le vingt octobre, notre voilier arriva à Tiraspol et accosta à un large quai sur la rive gauche du Dniestr. Nous quittâmes déjà le territoire du Royaume de la Pologne et entrâmes dans l'Empire Ottomane. C'est notre «chaperon» qui annonça «la bonne nouvelle» avec un grand soulagement. Le lendemain l'effendi Ibrahim se pencha au dessus de la trappe et annonça d'une voix joyeuse:

-        Voilà mesdemoiselles, nous sommes presque arrivés. Encore quelques jours et nous serons à Akerman, où malheureusement vous devrez vous séparer l'une de l'autre. Ce disant il jeta un regards entendu vers notre «chaperon». Vous irez toutes les deux au khanat de Crimée, mais dans les palais différents.

 Le voilier resta à quai une autre journée entière et nous demeurions moroses et abattues. Nous tentions de nous consoler en racontant nos expériences et les histoires insolites. Dans la nuit précédant notre arrivée à Akerman j'ai raconté à Oksana la triste histoire de Halszka z Ostroga. Après un moment de silence, elle dit d'une voix à peine audible:

-        C'est le sort qui nous attend. Qui que ce soit, notre maître absolu est toujours l'homme, pas nous les femmes. Finalement, quelle est la différence entre un Łukasz Górka de Szamotuły en Pologne et un cheikh Saïd ben Youssouf de Bakhchisaraï en Crimée? Un jour Niania[41] m'a raconté une histoire de sorcière. Ce genre de contes, où les femmes défendent les femmes, sont très prisés par le peuple ukrainien; la voici:

 «Une jeune fille recevait régulièrement les visites nocturnes de son amant tué sur un champ de bataille. La fille n'arrivait pas à mettre fin à ces visites et sa beauté déclinait à vue d'œil.

Un jour une vieille sorcière frappa à sa porte. Voyant l'état lamentable de la fille, elle en demanda la cause. Après une longue hésitation la fille lui divulgua son secret. La sorcière prépara une potion magique et instruit la fille comment recevoir l'amant décédé.

À minuit quelqu'un frappa à la porte; personne n'ouvrait. Les frappes devinrent de plus en plus fortes et enfin l'amant entra avec un grand fracas réclamant sa fiancée à la vielle sorcière assise près d'un chaudron et remuant la potion magique. La sorcière répondit qu'il ne peut plus voir sa fiancée avant de l'avoir épousé. En ce moment la porte intérieure s'ouvrit et la fille, vêtue d'une splendide robe blanche, apparut dans la pièce. Le fantôme demeura interdit un instant, puis, s'adressant à la fille, dit d'une voix solennelle:

-        Dis merci à cette vieille sorcière; sans sa sorcellerie je t'aurais amené avec moi dans ma tombe, car tu me manques beaucoup.

 Il sortit précipitamment et personne ne le jamais revit.»

 Vers midi du jour de notre arrivée nous quittâmes le voilier et allâmes dans une vaste demeure aménagée à l'orientale. Akerman était une petite ville charmante accrochée à la forteresse du XV-ème siècle, érigée par les Turcs sur la rive sud de l'estuaire du Dniestr. Nous ne vîmes pas grand chose en route. Nous marchâmes rapidement, entourées par quelques hommes d'équipage du voilier. L'effendi Ibrahim ouvrait et notre «chaperon» fermait la marche.

À l'arrivée nous fûmes immédiatement enfermées dans une pièce vaste mais sombre. L'unique fenêtre de notre nouvelle prison, munie des jalousies en bois, donnait sur un grand patio où trônait une fontaine mauresque en marbre gris rose. La chambre était meublée avec quelques tables basses et beaucoup de tapis et de futons pouvant se transformer en lit. Jusqu'au lendemain matin nous ne vîmes que deux servantes qui nous apportèrent un plateau avec du couscous et un autre avec du thé à la menthe. Il faisait encore nuit quand nous fûmes réveillées. Notre «chaperon» m'apporta des vêtements féminins, m'aida de m'habiller et m'ordonna de la suivre toute seule. Je ne plus jamais revis Oksana…"

 Il est tard dans la nuit, probablement plus de quatre heures; je ne sais pas exactement. J'ai laissé ma montre dans l'autre pièce et je ne veux pas déranger ton père. Ah oui, nous ne dormons plus dans la même chambre; ton père et Inka occupent notre ancienne chambre séparée par la grosse armoire, et moi, je me contente d'un coin dans notre salle à manger. Leszek travaille maintenant comme chauffeur de camion et couche rarement à la maison.

Felicja m'a dit récemment que ton contrat a été renouvelé et qu'elle va te rejoindre avec les enfants à la fin de l'année scolaire. Mais c'est un sujet à discuter dans une autre lettre… Je devrais aller au lit, mais je n'ai pas sommeil…, et je vois tellement bien la suite de mon aventure:

 "… Entourée par deux hommes je fus conduite à un quai où tanguait doucement un autre voilier, bien plus grand que le précédent. Toujours étroitement surveillée, je descendis un escalier et entrai dans une cabine somptueusement décorée. Derrière une table basse, sur un grand sofa, était assis un homme barbu, habillé richement à l'oriental. À sa droite, débout, se tenait l'effendi Ibrahim. L'homme sur le canapé s'adressa à moi dans une langue que je ne connaissais pas, mais l'effendi Ibrahim traduisit presque simultanément:

-        Bonjour mademoiselle, bienvenue sur notre humble navire. Nous devons appareiller bientôt, mais je dois m'assurer que vous soyez bien la jeune dame que nous attendions…

 Après la traduction l'homme adressa quelques mots à mon «tuteur». L'effendi Ibrahim s'inclina profondément et sortit précipitamment. Durant son brève absence je sentais sur moi le regard scrutateur de l'homme oriental. L'effendi Ibrahim revint avec une femme arabe voilée. Elle me prit par le bras et conduisit à une petite porte que je ne remarquai pas auparavant. Nous entrâmes dans une sorte de chambre à coucher avec un énorme lit trônant au milieu. La femme demanda, par gestes, de me dévêtir et de m'allonger sur le lit, puis, elle s’approcha et examina mes parties intimes. Avant que je ne puisse terminer de me rhabiller, elle ouvrit la bouche pour la première fois et demanda dans un très mauvais polonais:

-        Czy tobie mieć krew normalna?[42]

 Je ne comprenais pas ce qu'elle voulait dire. Elle attendit un instant et répéta la même question en ukrainien, encore plus mauvais. Me voyant toujours incertaine, elle sortit un chiffon d'une poche intérieure de sa robe et de nouveau par gestes me fit comprendre qu'il s'agissait de ma dernière menstruation. Je secouai la tête négativement.

Lorsqu'elle annonça le résultat de l'examen à l'homme oriental celui-ci perdit son sourire et son visage s'allongea. Il ordonna à la femme de sortir, me dévisagea encore une fois, soupira et, s'adressant à l'effendi Ibrahim, prononça quelques phrases rapides. L'effendi Ibrahim tomba à genoux et toucha le tapis avec sa tête en marmonnant des excuses. Il se releva aussitôt et sortit de la pièce à reculons me tirant par le bras.

Nous quittâmes le voilier immédiatement et revînmes à la villa mauresque au pied de la forteresse d'Akerman. Le «chaperon» du premier voilier m'accueillit à nouveau et me conduisit à une autre pièce qu'auparavant, une pièce petite, sombre et humide, presque une cellule de prison. L'effendi Ibrahim vint me voir dans la soirée, mais sa politesse initiale disparut complètement:

-        Ainsi tu n'est plus vierge et quelqu'un t'a engrossi[43]. Qui est-ce…?

 Je demeurais muette. Je compris que l'homme oriental du voilier ne voulait plus de moi pour son maître richissime, mais qu'est-ce que va faire de moi l'effendi Ibrahim? Mon «tuteur» marcha quelques pas, s'arrêta près de la porte et dit d'une voix presque plaintive:

-        Par ta faute j'ai failli être décapité, j'ai perdu une fortune et maintenant je suis en possession d'une fille invendable aux vrais croyants. Je devrais t'attacher une pierre au cou et te jeter dans l'eau!

 Et il sortit en claquant la porte, aussitôt verrouillée de l'extérieur…"

 Maintenant je dois vraiment arrêter d'écrire. Il est presque six heures du matin et je dois allumer le feu dans la poêle. Il fait très froid dans la maison. À la prochaine, mon cher Jan.

 

Chapitre cinquième

Avant-propos    La Koutoubia    Le tremblement    Le Sud    Les tourments    L'espoir    Sor Valentina    La Giralda    La liberté    La réunion ...    Haut de page

 Les luttes

À part le récit, Jan recevait d'autres lettres de sa mère. C'étaient des lettres complètement différentes et il n'y jamais eut la moindre allusion à sa vie ancienne…, sauf la dernière. Était-ce à cause des problèmes conjugaux de Maria, ou plutôt à cause de l'annonce du retour de la famille de Jan au Maroc?

 Vers la fin de janvier son contrat fut prolongé pour une autre année et ensemble ils décidèrent, que Felicja et les enfants reviendront à Kénitra à la fin de l'année scolaire.

 Maria ne s'entendait pas très bien avec Felicja, surtout après son déménagement dans l'appartement loué. Au début de leur mariage Jan ne comprenait pas très bien pourquoi sa mère n'aimait pas sa femme, mais c'était évident qu'elle ne l'aimait pas. Elle lui trouvait beaucoup de défauts, réels, mais aussi imaginaires. Il remarqua que sa mère le considérait comme une victime, attrapée et prise au piège.

 Pendant cette année de séparation Jan avait beaucoup de temps pour penser, et dernièrement, à l'occasion du congé des Pâques passé avec Stan et Janine dans le Haut Atlas, il découvrit quelque chose d'extraordinaire: sa mère était jalouse de sa femme! En fait, pas de celle-ci en particulier; elle était jalouse de toute autre femme dans sa vie! C'est Janine qui fut la remarque en ce sens lors du pique-nique sur les pentes de ski d'Oukaïmeden:

-        Ta mère, Jan, s'imagine que tu es millionnaire et que Felicja gaspille ta fortune en la privant de sa part. Elle souffre de te voir marié.

-        Quoi dans son comportement te fais penser ainsi, demanda Jan avec l'intérêt?   

-        Tout! Elle est jalouse de n'importe quelle autre femme dans ta vie. Il semble qu'elle s'imaginait que tu consacrerais ta vie à elle et à ses autres enfants, ton frère et tes sœurs.

 Plus Jan pensait, plus il réalisait l'inconfort grandissant de sa mère depuis que les autres femmes commencèrent à apparaître dans sa vie. Maintenant il comprenait mieux l'inquiétude de Maria durant sa première longue liaison, encore à l'université. Elle était paniquée de voir Elżbieta prendre beaucoup de place dans la vie de Jan.

 Révolté, il pestait intérieurement: «J'ai droit à ma vie privée, à avoir une famille, à pouvoir dépenser mon argent à d'autres fins qu'uniquement pour le bien être de ma mère et de mes frangins!» Dernièrement, il répondît négativement à la demande pressante d'un considérable «prêt» d'argent venant de son frère, mais certainement orchestrée par sa mère.

 Au début de mai arriva la suite du récit. Maria écrivait:

 Mon cher Jan,

Je devrais être fâchée pour ta lettre concernant le prêt d'argent à Leszek, mais cela concerne ma vie actuelle. Cette lettre concerne une autre vie; en voici la suite:

 "… Les évènements donnèrent raison aux prémonitions d'Oksana: «Toi, tu n'es plus vierge et étant enceinte tu as la chance d'être laissée de côté pour une longue période, mais moi…». Je passai plusieurs jours dans ma cellule sans aucune nouvelle de l'extérieur. Deux fois par jour quelqu'un glissait un peu de nourriture par la porte, à peine entrouverte, sans que je ne visse la personne.

Un matin je fus réveillée très tôt, conduit sur un autre voilier et aussitôt enfermée dans une autre «cabine», mais qui ressemblait beaucoup à celle du premier; toutefois, on y entrait par une porte et non par une trappe et il n' y avait pas de fenêtre. Le voilier appareilla le jour suivant, s'inclina fortement et se mit à tanguer. Une autre épisode de ma captivité commençait, encore plus obscure et incertaine. 

 Je n'avais aucune idée à qui appartenait ce voilier, où nous allions et quel destin m'était réservé. Un homme vêtu d'un costume étranger, qui ne semblait pas oriental toutefois, m'apportait de la nourriture, remplissait le sceau avec de l'eau fraîche et vidait le pot de nuit. Il parlait une langue que je ne connaissais pas, mais sa «mélodie» me rappelait une lointaine visite à Sławuta d'un chevalier des Flandres qui parlait le français.

Comme sur le premier voilier, je ne sortais jamais de ma «cabine» et les jours et les nuits se suivaient noires et monotones. J'allumais une bougie pour manger mon petit déjeuner et je l'éteignais après le souper. Le premier arrêt dura une journée entière et j'entendais beaucoup de va et vient au dessus de ma tête et près de la porte. Ce fut aussi la dernière fois que j'entendis les gens parler la langue de l'effendi Ibrahim.

Nous voyageâmes encore longtemps sans accoster; je ne sais pas combien de jours car je perdis la notion du temps. Je passais souvent les jours endormie et les nuits réveillée; j’étais physiquement sur le voilier mais mentalement à Sławuta, à Ostróg, avec mes parents, avec mes amies. La nuit fatidique de l'agression de Wasylko revenait aussi, mais semblait de moins en moins cauchemardesque. Une étrange paix intérieure s'installait en moi. Une fois, dans un rêve, j'étais assise à côté de ma mère qui caressait mes cheveux et racontait cette histoire:

 «Il était une fois une jeune fille qui joua un jeu interdit avec un garçon, et par la grâce de Dieu attendait un enfant. Elle ne savait pas pourquoi les saignements mensuels se sont arrêtés, ni pourquoi son ventre commençaient à gonfler, mais elle se sentait en paix et le bonheur interne sublime remplissait son âme… Un jour, quand elle ne pouvait plus porter son ventre énorme, des douleurs arrivèrent et elle mit au monde un petit être tout rouge et bruyant, mais combien aimé. Et c'est à partir de ce moment qu'elle devint mature, sut exactement quoi faire et sa vie fut instantanément rempli d'un sens profond et unique.»

 Une nuit je fus réveillée par un silence, et je savais que c'était la nuit car ma bougie était éteinte. Le voilier tanguait très légèrement et il n'y avait pas de bruit habituel des vagues. J'étais calme, mais l'arrêt raviva mes interrogations sur notre avenir, le mien et celui de mon enfant à naître. Était-ce possible que je revienne un jour à Sławuta? Wasylko, reviendra-t-il un jour pour me retrouver et marier? Et moi, voudrais-je me marier avec Wasylko, le père de mon enfant? Pourrais-je refuser ce mariage? Je n'arrivais pas à imaginer d'autres possibilités. Je ne voulais pas admettre que j'étais très loin des miens, perdue, et qu'il était plus que probable que je ne revienne plus jamais chez moi. Le grincement de la porte me fit sursauter. L'homme de service entra et déposa mon petit déjeuner sur la petite table. Contrairement à son habitude taciturne, il annonça joyeusement:

-        Nous sommes arrivés à Tanger et y resterons pour quelques jours!

 Je ne compris pas le propos, mais sa voix trahissait la joie du retour à la maison. Ceci signalait certainement du changement pour moi. J'allumai la bougie et mangeai un de deux œufs à la coque apportés par l'homme. La porte grinça à nouveau vers midi et mon geôlier poussa à l'intérieur une femme voilée. Elle demeura débout un long moment en m'observant attentivement. Dans la pénombre je ne voyais que ses yeux brillants au dessus de sa voile noire. Visiblement calmée, la femme s'assit sur le lit et dit d'une voix claire:

-        Soy una española de Sevilla, hija de un hombre de negocios capturada por los piratos de Salé y probablemente destinada al harem de Moulay Abdallah, el sultán de Marruecos. ¿Y tu, quien eres?[44]

 Je ne rien compris, mais grâce à mes cours du latin j'avais l'impression que la fille parlait l’espagnol. Je devinais qu'elle se présentait et l'intonation de sa voix m'inspirait la confiance. Cherchant les mots, je répondis dans mon latin boiteux et très rudimentaire:

-        Je suis une polonaise enlevée par un ukrainien amoureux. En son absence, enlevée à nouveau pour le harem d'un riche turc. Ensuite revendue probablement à quelqu'un d'autre et enfermée sur ce voilier…

 La jeune femme se redressa et enleva sa voile. C'était une beauté à couper le souffle. J'admirai encore les proportions parfaites de son visage lorsqu'elle parla à nouveau:

-        Je ne te comprends pas très bien, mais nous sommes deux maintenant et devons agir rapidement. Je parle un peu arabe et j'entendis dire que notre voilier va quitter bientôt Tanger pour Salé et une fois là bas, nous serons perdues à jamais! Il faut s'évader ici, et vite!

 Je ne comprenais toujours pas ce qu'elle disait, mais son enthousiasme et détermination ralluma mon désir de luter pour mon avenir. J'acquiesçai vigoureusement de la tête. Elle me regarda dans les yeux et demanda très lentement, doublant les mots par les gestes:

-        Sais-tu nager…, euh…, mais quel est ton prénom?

-        Si, et je m'appelle Maria répondis-je.

-        Muy bien[45], moi je suis Altagracia. En arrivant j'ai vu une vieille caravelle espagnole amarrée pas loin d'ici; nous allons la joindre à la nage!

 Je compris: «caravelle espagnole…, pas loin…, nage.» C'était suffisant; j'étais prête. Altagracia demanda de me lever et examina mes vêtements, mais elle secoua la tête mécontente. J'étais vêtue d'une longue jellaba brodée mise pardessus un cafetan en toile de lin, et un long et large pantalon oriental noué aux chevilles par des lacets en soie. Je chaussais les «babouches» en cuir marocain, pointues et sans talons. C'est dans cette tenue que je fus présentée à l'homme oriental à Akerman.

Altagracia me montra ses vêtements et expliqua par gestes que nous devons nous défaire de nos longues robes et modifier nos dessous, car autrement nous risquons de nous noyer. Sans tarder, elle enleva son pantalon et se mit à le transformer en large culotte à l'aide d'un petit canif sorti de son corset. Je voulus la suivre, mais nous entendîmes des pas; la porte s'ouvrit et deux hommes entrèrent dans la «cabine».

Ils nous dévisagèrent un moment, puis sortirent, en échangeant quelques phrases dans une autre langue gutturale. Altagracia attendit qu'ils s'éloignent, puis m'expliqua laborieusement que c'étaient los Moros[46]: le capitaine de notre voilier et son lieutenant. Ils confirmèrent le départ pour demain matin en direction de Salé, et paraissaient satisfaits de leurs «cargaison vivante».

Conformément aux précautions établies par ma nouvelle compagne, nous attendîmes habillées l'arrivée du marin avec le repas du soir. Entre-temps, nous terminâmes de modifier nos dessous. Aussitôt l'homme sortit, Altagracia s'approcha de la porte et l'examina attentivement. Elle était fermée de l'extérieur par une planchette pivotante, mais il était possible de la tourner à l'aide d'un objet pointu à travers la fente entre la porte et son cadre. Par gestes et quelques mots chuchotés à l'oreille elle m'expliqua le plan d'évasion.

Vers minuit nous enlevâmes nos robes et nos bas et enfilâmes nos dessous transformés en culottes, nous ne conservâmes que les cafetans. Dès que nous étions prêtes l'espagnole s'approcha de la porte et écouta attentivement pendant quelques instants. Elle sortit son canif et tourna la planchette très lentement; poussé délicatement, le battant s'ouvrit avec un léger grincement.

Nous sortîmes dans un passage étroit et nous tenant par les mains avançâmes dans l'obscurité totale jusqu'à la cloison opposée. En tâtonnant les planches, nous trouvâmes un étroit escalier et nous arrêtâmes tout près. Après quelques instants de l'écoute attentive, nous grimpâmes pas à pas, l'une à côté de l'autre, et aboutîmes sur une trappe fermée, mais heureusement non verrouillée.

Le moment était crucial, y avait-il quelqu'un sur le pont? Altagracia poussa la trappe de ses mains croisées sur la nuque et entrouvrit légèrement. Une faible lueur illumina son visage. Une lanterne invisible éclairait faiblement l'espace entre la trappe et le mât principal. Les escaliers menant à un pont supérieur se trouvaient de chaque côté, mais il n'y avait personne dans notre champ de vision.

Altagracia ouvrit la trappe un peu plus, m'indiqua de la soutenir et se glissa à l'extérieur. Je sortis à mon tour et nous refermâmes la trappe sans bruit. Immobile, l'espagnole semblait incertaine; elle regarda d'un côté, puis de l'autre et demeura pensive un bon moment. Soudain, elle se releva à demi et m'attrapant par l'épaule indiqua le bâbord[47] en chuchotant:

-        ¡Por aqui![48]

 Nous rampâmes à travers le pont le plus rapidement possible, mais arrivées tout près du bord nous entendîmes un bruit en provenance du pont supérieur. Levant la tête je vis un homme appuyé contre la balustrade et nous tournant le dos. Nous figeâmes effrayées pour un instant…, puis lentement, en retenant nos souffles, nous nous déplaçâmes hors de la vue de l'homme et nous arrêtâmes tout près de l'escalier gauche.

Quelques minutes s'écoulèrent durant lesquelles nous n'osions pas respirer plus profondément. Enfin l'homme bougea, marcha quelques pas et s'arrêta, probablement scrutant le pont inférieur. Finalement il s'assit sur quelque chose et le silence revint.

Altagracia m'indiqua de rester sur place, rampa vers l'avant et s'approcha du bord. Se levant lentement elle regarda par dessus le bord, mais presque immédiatement agita le bras en m'appelant vers elle. Je m'approchai à mon tour et regardai vers le bas. De la rampe pendait jusqu'à l'eau une échelle flexible. L'espagnole enfourcha la rampe la première et nous descendîmes lentement, s'arrêtant fréquemment pour stabiliser l'échelle et éviter le bruit. Dès que nous entrâmes dans l'eau, nous commençâmes à nager en direction d'une faible lumière vacillant à l'horizon…"

 Bon, je dois m'arrêter. Mes lapins et poules doivent manger. J'écris dans l'après midi, mais je suis seule, il fait beau dehors et pour une rare fois je suis bien dans ma peau. Inka n'est pas encore revenue de l'école et ton père est absent depuis une semaine; il termine un chantier important. Je te laisse, mon cher Jan, mais j'écrirai bientôt.

 Jan remis la lettre dans sa serviette, posa les coudes sur le bureau et appuya la tête sur ses mains. Les vacances s'approchaient et bientôt il ira rencontrer Felicja et les enfants en Espagne. Mais pour ce «bientôt» il faudra attendre encore plus de deux mois, mais avant, il faudrait résoudre un  «problème» qui, une fois résolu …, devrait résoudre d'autres problèmes.

 Ce «problème» était Eugène, son compatriote et aussi géomètre, qui arrivé récemment au Maroc devait l'aider dans son travail. Jan dirigeait le bureau topographique à l'Office Régional de Mise en Valeur Agricole du Gharb à Kénitra et supervisait les travaux sur un grand projet d'irrigation de la rive gauche du fleuve Sebou. Débordé par l'ampleur de travail, il demandait de l'aide depuis longtemps et cette «aide» arriva à Kénitra au début d'avril.

 Eugène était un produit parfait de la fameuse double économie[49] de la Pologne dite «communiste». Diplômé universitaire avec une maîtrise, il l'utilisait la plupart de temps pour obtenir un statut social élevé et faire plus facilement les affaires sur le marché clandestin. La qualité de travail l'intéressait peu et le souci de détail encore moins. L'effort de son travail se résumait en sa devise personnelle: «gagner le maximum en travaillant le moins possible».

 Jan avait officiellement un assistant de qualité supérieure, mais en pratique il était obligé de vérifier tous ses travaux et parfois même les refaire. Son dilemme était sa réticence d'avouer à son chef directe, un Français, l'incompétence de l'assistant, tout en étant dans l'impossibilité de couvrir Eugène à long terme.

 Mais ce dernier, fidèle à se principes, ne perdait pas le temps. Rapidement il chercha la compagnie du directeur de l'Office et réussit à se présenter comme un expert mondial de haut niveau; son but étant de miner la crédibilité de Jan et de le remplacer le plus rapidement possible. Il essaya aussi d'abaisser le prestige de Jan auprès de ses subalternes, mais ce stratagème ne fonctionna pas et déclencha l'alarme.

 Un jour, Jan partit sur le terrain pour vérifier l'implantation des canaux d'assainissement et n'étant pas loin du lieu où devrait se trouver Eugène, alla le voir. Il ne le trouva pas. Demandant au chauffeur de continuer un peu plus loin encore, il entendit des remarques surprenantes:

-        Je m'excuse de parler ainsi de l'expert étranger, mais monsieur Eugène ne travaille presque jamais en personne, comme vous et les autres. Aujourd'hui, comme d'habitude, il est resté chez des amis à Sidi Slimane et son adjoint est allé visiter sa famille vivant dans le bled. Il y a aussi autre chose, monsieur Jan, monsieur Eugène essaya de vous abaisser dans mes yeux et devant les porte-mires; s'il n'était pas un étranger, je lui aurais cassé la figure!

 Stupéfait et encore incrédule, Jan posa au chauffeur quelques autres questions concernant le comportement d'Eugène et se tut embarrassé. Son adjoint Lachgar, silencieux jusqu'à présent, ajouta:

-        Tout est vrai ce que dit Moussa, monsieur Jan. On en parle beaucoup à l'Office. Monsieur Eugène voudrait prendre votre place!

 Jan sentit la colère monter en lui. «Et pour comble, ce filou habite chez moi, dans mon appartement! Et c'est moi-même qui proposai cet arrangement pour accommoder un collègue et compatriote», pensa-t-il.

 À son retour il trouva Eugène dans l'appartement se préparant pour sortir quelque part. Sans préambule, il l'attrapa par la cravate fraîchement noué, et, approchant son visage du sien, articula lentement:

-        J'en ai assez de ton manège de lâche. Ici ce n'est pas la Pologne. Moi, je suis déjà connu, aussi bien ici à Kénitra qu'au Ministère à Rabat. Tu est trop court pour me sortir par tes manigances. En plus, tu as réussi à te faire beaucoup trop d'ennemis parmi les arabes et tu peux te retrouver rapidement avec un couteau dans le dos!…

 Eugène tomba à genoux et d'une voix tremblante et plaintive balbutia:

-        Oui, t'as raison…  Tape sur ma gueule, je le mérite…

 Jan regarda le visage défait de son collègue. Il sentit un mélange de dégoût et de pitié. Il lâcha la cravate, cracha par terre en marmonnant son incrédulité, puis sortit en jappant:

-        Cherche un appartement, et vite! Je ne veux plus te voir chez moi, d'ici…, euh…, une semaine!

 Eugène ne déménagea pas immédiatement. Il n'était pas possible de trouver à Kénitra un appartement décent, et au prix raisonnable, et en si peu de temps. Curieusement, le «problème» fut résolu rapidement…, mais d'une façon totalement inattendue. Deux semaines après l'altercation, Eugène partit, pour une excursion de fin de semaine, voir les montagnes du Rif dans sa toute nouvelle voiture récemment acquise. Pour l'accompagner il invita une polonaise et son jeune fils, Piotrek, arrivés dernièrement de la Pologne pour une courte visite du Maroc.

 Voulant démontrer ses prouesses du conducteur, il dérapa sur une courbe serrée, frappa un camion plein d'ouvriers venant d'en face, et le fit tomber dans le ravin. Lui et ses passagers restèrent miraculeusement sur la chaussée, mais dans une voiture démolie à moitié. Eugène avait deux jambes fracturées et les traumatismes sérieux à la tête. La femme souffrait d'une fracture ouverte du bras gauche, de quelques bosses sur la tête et des hématomes partout sur le corps. Seul le jeune Piotrek, assis sur la banquette arrière, ne subit aucune blessure sérieuse. Plus tard, lorsque Jan le rencontra à l'hôpital, ses premières paroles étaient:

-        Ah, que sois content, que sois content… Enfin j'ai été dans un vrai accident de voiture!

 Le camion fut complètement détruit, deux ouvriers morts, trois autres gravement blessés et le reste s'en tira avec des blessures plus légères. Après un court séjour à l'hôpital, Eugène fut évacué en Pologne et ne revint au Maroc qu'un an plus tard. Il ne fut jamais poursuivit par la justice marocaine et l'accident fut classé comme: «un accident sans la responsabilité criminelle». Les ouvriers blessés et les familles des morts étaient trop pauvres pour intenter un procès au civil. À son retour, Eugène ne travailla plus à Kénitra; il s'arrangea pour être affecté dans une autre ville, à Marrakech.

 Une autre lettre de Maria arriva de Pologne vers la mi-mai. Ses lettres se suivaient maintenant toute les deux semaines environ. Pour la deuxième fois déjà, elle précédait le récit de l'ancienne vie par une complainte touchant sa vie actuelle, elle écrivait:

 Mon cher Jan

J'ai de plus en plus peur que je n'aurai pas suffisamment de temps pour terminer mon récit. Felicja et les enfants te rejoindrons dans deux mois et moi, je dois absolument terminer cette histoire avant qu'ils partent d'ici. Mon médecin m'a promis de m'envoyer pour quelques semaines à Lądek Zdrój pour soigner ma maladie du sang. Si j'obtiens cette place au sanatorium, j'aurai plus de temps pour écrire; ici ce n'est pas facile.

La semaine dernière Leszek était de passage à la maison et il s'est presque battu avec son père. Edmund m'a engueulé pour une bêtise en levant la main, comme cela arrive souvent, et Leszek a réagi en se plaçant entre nous. Ton père l'a attrapé par les bras et ils se regardèrent dans les yeux durant un long moment. Mon Dieu, ils ne se parlent plus depuis, et moi, je suis toute bouleversée…

Maintenant, il fait nuit et ils ne sont pas ici. Ton père est reparti sur son chantier et Leszek conduit son camion quelque part. Il travaille maintenant de nuit et je doute qu'il revient prochainement à la maison; Inka dort. Mais revenons dans le passé:

 "… En ouvrant les yeux, je fus étonné de voir plusieurs visages humains au dessus de moi. Ils étaient flous et m'entouraient étroitement. Je voyais les uns à l'endroit, les autres à l'envers et encore les autres de travers, sous des angles différents. Un murmure des voix s'élevait et baissait, comme si les visages difformes s'approchaient et s'éloignaient de moi. Je refermai les yeux et essayais de réaliser qu'est-ce qu'il m'arrivait, où étais-je? Soudain, une voix familière cria tout près:

-        ¿Como está la polaca?[50]

-        Ella se esta despertando, está mejor gracias a Dios[51], répondit quelqu’un

 Je rouvris les yeux et reconnus le visage d'Altagracia, penché au dessus de moi. Ma vision revenait lentement et aussi ma mémoire…

«Ah oui, bourdonnait dans ma tête, nous quittâmes la caravelle marocaine à la nage et je m'efforçais de suivre Altagracia dans l'obscurité vers une lointaine lumière vacillante. Elle s'approchait très lentement cette lumière…, et l'espagnole s'éloignait de plus en plus… Puis elle revint, et moi…, je manquais d'air avec la bouche pleine d'eau. En me débattant je sentis une douleur aigu dans la tête; la nuit m'enveloppa et je perdis connaissance…».

Le bourdonnement cessa et je voyais beaucoup mieux maintenant. Les autres gens, voyant que je reprenais mes esprits, quittèrent la pièce, sauf Altagracia. Elle m'aida à me relever à la position demi assise et me donna du bouillon chaud à boire. J'avais un peu mal à la tête et en la touchant j'y trouvai une petite bosse. Je regardai autour de moi plus attentivement.

La cabine, rustique mais spacieuse, était éclairée par deux lanternes accrochées aux poutres du plafond. J'étais allongée sur une longue table recouverte des peaux de mouton et recouverte d'un drap de lin et d'une couverture de laine. Ma tête s'appuyait sur une gourde remplie d'eau, encore chaude. Dans un coin gisaient pêle-mêle mes vêtements mouillés. Des bancs rustiques longeaient la table de deux côtés. La cabine devait être un mess et se trouver sur le pont supérieur, car il y avaient des fenêtres dans deux de quatre murs et une pâle lueur d'aurore commençait à pénétrer à travers les vitres épaisses.

Buvant le bouillon je sentis le regard d'Altagracia sur moi et je levai les yeux. Elle portait les vêtements d'homme visiblement trop grands pour elle et avait un bonnet de laine multicolore sur la tête. Son beau visage était fatigué. Nos regards se croisèrent. Ses yeux noires brillaient et son sourire semblait crier victoire. J'étais encore trop étourdie pour essayer de dire quelque chose dans mon latin boiteux, mais je commençais à comprendre que je devais ma vie à cette fille. En me noyant, paniquée, je dus me débattre dans l'eau et elle me «calma» et tira jusqu'au voilier espagnol. Instinctivement, sans dire un mot, j'ouvris mes bras et Altagracia se précipita dans mon étreinte. 

La vieille caravelle espagnole demeura à l'ancre toute la journée, et moi, je dus m'endormir aussitôt après la sortie d'Altagracia et ne me réveiller que tard dans l'après-midi, toujours allongée sur la table du mess. Au crépuscule, Altagracia m'apporta des vêtements. Ils étaient très larges mais il n'y en avait pas d'autres dans ce petit monde d'hommes.

Le soir nous mangeâmes en compagnie du capitaine et de son lieutenant, qui parlaient un peu russe, et la conversation animée continua bien après la fin du repas. Le capitaine vouait une grande révérence à Altagracia, car la vieille caravelle appartenait autrefois au père de ma protectrice, don Camilio Cortéz, et le fait d'avoir secouru sa fille le remplissait d'une grande fierté.

J'appris aussi que don Camilio était un riche marchand d'azulejos de Triana[52], et qu'il exportait ses œuvres aux grands de ce monde en Europe et au Moyen Orient. Il était maître dans l'ancien art de la céramique décorative mauresque. Après le souper nous déménageâmes dans une autre cabine, celle du capitaine

L'équipage de notre caravelle devait être très prudent, car même si la ville de Tang